Aller simple en Barbarie

Août 1955, Emmett Till, adolescent noir, vient séjourner chez son oncle dans un bourg du Mississippi. Il ne se doute pas, en descendant du train, qu’il ne lui reste que quelques jours à vivre.

Emmett Till Derniers jours d’une courte vie est le récit d’une histoire vraie, le témoignage poignant d’un fait divers sanglant, un évènement considéré par certains historiens comme un déclencheur de la lutte pour les droits civiques des Noirs aux États-Unis.

De l’Illinois au Sud profond

Dès les premières pages, le décor est planté. Mississippi, comté de Le Flore, une province grise et terne, un bourg poussiéreux où l’on fait connaissance avec J.W. Milam et Roy Bryant son demi-frère ; des Blancs au langage grossier et au racisme ordinaire dans cette région du sud des États-Unis.

Puis l’on rencontre Emmett, ce gamin qui descend de la moderne Chicago vers le Deep South. Un adolescent au visage rond, qui n’a pas la langue dans sa poche et qui ignore les règles en vigueur sur ce territoire, où la ségrégation est bien plus virulente qu’à Chicago.

Une reconstitution en souvenirs épars

Interruption du récit : on se retrouve dans l’appartement d’un vieux musicien noir interrogé par un jeune journaliste blanc. Le vieil homme avait l’âge d’Emmett à l’époque des faits. C’est lui le narrateur, cette voix off qui restitue l’histoire, par bribes de souvenirs, des successions de scènes qui s’enchaînent, parfois dans le désord20150616 Emmett3re.

Le vieil homme se remémore ses souvenirs de gosse qui se mêlent aux images d’adulte construites après le drame.

Les souvenirs de l’épicerie Bryant, et de sa tenancière Carolyn Bryant, la femme de Roy. Elmett aurait sifflé la dame, le fameux délit de « Wolf Whistle ». Luther, le narrateur, n’est pas certain de cette version des faits. Ce qui est sûr, c’est qu’il a fallu peu de chose pour attiser la haine de Roy Bryant et J.W. Milam.

Les images de cette nuit là, poisseuse et crasse…  » Il y avait bien une ou deux fermes alentour. Et pourtant, les cris n’ont réveillé personne […] comme si le bruit des chaînes de nos ancêtres parvenait encore à couvrir les autres bruits. »

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Le trait de crayon est réaliste, l’auteur installe ses personnages en sélectionnant des détails caractéristiques : J.W. Milam, poches aux yeux et regard bovin. Roy Bryant, visage angulaire et allure décidée, Emmett Till troquant son costume contre une chemise débrayée.

Les couleurs sont fades, délavées comme si la chaleur moite avait imbibé le papier. Les Blancs ont la peau jaunâtre, la nuit est bleu terne, les teintes sont recouvertes d’une couche de grisaille à l’image de l’atmosphère viciée du comté.

Un récit mémoriel historique

C’est l’histoire d’un méfait sordide, réalisé en toute impunité et qui aurait pu venir grossir les rangs des deux mille assassinats qui ont eu lieu dans ces années-là, sans plaintes et sans témoins. Arnaud Floc’h nous entraîne dans cette spirale de haine et de lâcheté. Il nous force à regarder en face la brutale réalité de l’époque, comme une piqûre de rappel, pour ne pas oublier… Ne pas oublier la haine, se souvenir aussi de l’odieux simulacre de justice que fut le procès.

Si la mèche de la révolte s’est enfin allumée après l’assassinat d’Emmett et a alimenté les grands mouvements d’émancipation de la population noire américaine, qu’en est-il aujourd’hui de l’égalité Noirs Blancs aux États-Unis ?
Quelques chiffres en fin d’ouvrage viennent nous éclairer comme l’écart de richesse entre Noirs et Blancs qui a doublé sous Barack Obama. La richesse moyenne par foyer est quinze fois supérieure chez les Blancs. Le combat pour l’égalité est encore loin d’être terminé…

20150615 EmmettcouvEmmett Till Derniers jours d’une courte vie
Arnaud Floc’h / Christophe Bouchard
Éditions Sarbacane
80 pages, 19,50 €