En mars et avril 2026, Maria Prokhorova a été accueillie dans les locaux du Centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) Point-Virgule afin de rencontrer des usagers de la structure dont elle est elle-même bénéficiaire. Cinq personnes ont accepté de lui raconter leur parcours.
Il n’y aura ici ni descriptions pittoresques d’une personne fatiguée devant une tasse de café, ni modalisateurs exprimant le doute, ni récits condensés en quelques épisodes caricaturaux. Ces cinq personnes – plus une – racontent, avec leurs propres mots, leur addiction et leur accompagnement au CSAPA Point-Virgule.

Je suis suivi en CSAPA depuis vingt-trois ans, je crois. Avant, j’étais suivi à Hauquelin, à côté du musée de Grenoble. Je pense que c’était aussi un CSAPA, rattaché au CHU, donc oui, ça devait en être un. C’était le centre méthadone de Grenoble à l’époque : il y avait l’hôpital et ce centre, le centre Hauquelin. Et là, je suis au CSAPA Point-Virgule depuis un an et demi. Avant, j’étais au CSAPA de Saint-Martin-d’Hères. J’ai été suivi quasiment toute ma vie, je ne sais pas s’il y a eu des périodes où je ne l’ai pas été… Ici, c’est super. Moi, je suis vraiment content de la psychiatre et de la psychologue. Le cadre est magnifique, tout se passe bien, tout est carré. J’ai posé la question l’autre jour à la psychiatre Hustache : je lui ai demandé comment ça se passait pour moi. Elle m’a dit que je faisais partie des patients qui respectent le mieux le cadre, et qui sont parmi les plus respectueux. Ça m’a fait plaisir, merci.
J ’ai des problèmes d’addiction, des problèmes de consommation depuis l’âge de… J’ai commencé le cannabis à 15 ans, puis vers 18 ans la cocaïne et le speed. Vers 20 ou 21 ans, j’ai commencé l’héroïne, en sniff, pas en injection. Et vers 23 ans, un truc comme ça, j’ai commencé les injections. J’ai fait peut-être sept ou huit sevrages, quatre ou cinq post-cures, et peut-être six ou sept hospitalisations. Je suis aussi passé par la rue, pas longtemps, mais voilà. Et c’est à ce moment-là que je suis entré dans le dispositif Un Chez-Soi d’Abord. Ça doit faire cinq ou six ans maintenant. C’est grâce à eux que j’ai un logement. À l’époque, je n’avais plus de logement et j’étais en cure à Briançon. Le professeur là-haut a dit : « On ne le laisse pas partir tant qu’il n’a pas un endroit où aller, parce que j’ai fait un travail de plusieurs mois avec lui sur le sevrage. » Je suis resté plus de trois mois là-bas. Il disait : « Si c’est pour qu’il retourne à la rue après, ça n’a aucun sens. »
Et donc, grâce à Un Chez-Soi d’Abord, j’ai pu avoir un logement et un suivi. J’ai été abstinent pendant plus de quatre ans grâce à eux et à tout ce qui a été mis en place autour. Ils m’ont sauvé la vie. Mais j’ai eu un problème : un médecin m’a arrêté mon traitement du jour au lendemain, et j’ai replongé quarante-huit heures après. L’arrêt de mon traitement de Ritaline, ça m’a démonté. Deux jours après, j’ai recommencé à consommer, ça m’a flingué. Tout le travail que j’avais fait, j’ai eu l’impression qu’elle me l’avait bousillé, la toubib. C’était une dure bataille, et là, j’ai l’impression d’avoir tout à refaire. Oui oui oui.
J’ai commencé à consommer pour le côté découverte et la fête. Les premières expériences, c’est quand on est ado : le cannabis avec les copains, les trucs comme ça. Mais je ne pensais pas en arriver à ce stade-là aujourd’hui. Pendant un temps, j’avais un travail, j’allais me marier, j’avais un appartement, j’avais tout. Et avec les consos, j’ai tout perdu. À la fin, c’était l’injection de cocaïne. C’est très violent, très addictif… Et là, tout s’est effondré : ma femme est partie, j’ai perdu mon travail, j’ai perdu mon logement, je ne payais plus le loyer… Le départ de ma compagne, ça m’a complètement plombé. C’est à ce moment-là que j’ai commencé les injections d’héroïne, entre 2008 et 2010. Je suis monté par paliers.
J’étais technicien télécom, responsable pour la région Rhône-Alpes. Je travaillais sur les antennes relais mobiles, sur les pylônes. J’avais un poste à responsabilités, je gagnais bien ma vie, même très bien. C’est aussi pour ça que j’étais dans les consos. Au travail, j’y allais parfois complètement défoncé, je montais sur les pylônes chargé… oui, oui. Je n’ai jamais eu d’accident, heureusement. Mais voilà, j’ai consommé pendant une très grande partie de ma vie.
Quand j’étais jeune, mon père me disait : « Si tu commences le cannabis, tu finiras avec une seringue dans le bras. » Je rigolais… mais c’est ce qu’il s’est passé. Et puis on ne se voit pas glisser. Ça se fait petit à petit : plus on consomme, plus on prend de mauvaises habitudes. Et il y a aussi l’entourage. Moi, j’étais avec des personnes qui s’injectaient. Pendant plusieurs années, je ne me suis pas injecté, mais eux le faisaient devant moi. Et puis un jour, ça n’allait pas, j’avais le moral dans les baskets, et je me suis dit : « bon, je vais essayer… » Et comme on dit, « essayer, c’est l’adopter ». Aujourd’hui, ça fait six ans que j’ai arrêté la shooteuse1. Je suis content.
Je traînais avec des gens de la classe moyenne. Mais il y avait aussi des gens des quartiers et des gens de milieux plus modestes. J’avais un pote qui était à la rue, et c’est avec lui que j’ai fait mes premières consos. Il s’injectait, et c’est lui qui m’a présenté un autre collègue qui s’injectait aussi. Au début, moi je ne me piquais pas : eux se piquaient, moi je faisais que sniffer. Puis, de rencontre en rencontre, on finit par connaître de plus en plus de monde, on se lie d’amitié, et pour finir je connaissais beaucoup de toxicos. J’ai la chance d’avoir deux cercles d’amis : un qui consomme et un qui ne consomme pas. Quand j’avais arrêté mes conneries, pendant un temps, je me contentais de parler aux autres au téléphone. J’ai mis longtemps avant de les revoir. Et quand ça arrivait, ce n’était ni chez moi ni chez eux, mais plutôt en terrain neutre, dehors ou ailleurs, pour ne pas être tenté de les voir consommer. C’était une vraie bataille, et là j’ai tout à reconstruire, oui oui.
Regarde, j’te montre mes mains… Je sais pas si tu vois les balafres, les mains nécrosées. Il y a six ou sept ans, je me piquais en artériel, et ça pourrissait. Et puis là, mon nez, à l’intérieur… ma cloison a fondu, j’ai plus de cloison. Aujourd’hui, avec mon état de santé, je me rends compte que je ne vivrai probablement pas vieux. À l’époque, je n’en avais pas conscience… Mais je pense que je n’arriverai jamais jusqu’à soixante ans. J’ai quarante-trois ans ; si je vis encore dix ou quinze ans, ce sera déjà énorme. Ça fait bizarre de dire ça… Mon cœur est malade aussi, j’ai une cardiomyopathie dilatée, et ça doit être lié aux consommations aussi. Donc oui, mon corps a vraiment pris cher, oui oui oui.
Il y a pas mal de décès autour de moi. Quand les gens commencent à avoir cinquante ans, ça part vite. J’ai un collègue qui a fait un infarctus il y a quelques mois, d’autres sont décédés l’année dernière. L’un d’eux venait d’avoir son quatrième enfant et il est mort peu de temps après, d’une hépatite fulgurante. Je touche du bois, moi pour l’instant je n’ai rien.
Il y a aussi un gars que je connais, dans un squat. Quelqu’un lui a emprunté sa seringue : le gars avait l’hépatite C, donc il l’a chopée. Et ça ne se guérit pas, il va mourir. Il est tout jaune, il a les joues creuses… Parce qu’un mec lui a pris son matériel sans lui dire et l’a reposé après. C’est glauque quand même, tout ça.
J’avais arrêté, mais depuis un an, quand ils m’ont arrêté mon traitement de ritaline, j’ai recommencé. Au début, c’était par épisode, mais ces derniers temps c’est devenu presque quotidien. Je consomme de la cocaïne et de la kétamine. Je n’ai pas vraiment les moyens, mais j’ai un collègue qui les a, donc avec lui on consomme beaucoup. Pas forcément tous les jours non plus, mais ça reste très fréquent.
J’essaye de m’en défaire, c’est aussi pour ça que je viens ici. Je veux arrêter à nouveau. Quatre ans sans consommer, c’était magnifique, c’était super. On retrouve une forme de tranquillité d’esprit, parce qu’il ne faut pas croire : les consos, c’est un boulot à plein temps. Il faut trouver l’argent, aller acheter, rentrer se défoncer, puis recommencer… J’ai la chance d’avoir l’allocation adulte handicapé.
Sinon, je m’occupais beaucoup avec Un Chez-Soi d’Abord . Franchement, ça, c’était super. Ils m’ont permis de faire des interventions à la faculté de médecine, et aussi au lycée Bordier. Ils organisent ce qu’ils appellent des « rencontres inter-sites » : ce sont des rassemblements nationaux de personnes accompagnées par le dispositif. Avec un autre locataire, on a présenté un atelier sur les addictions et la santé mentale, qu’on a préparé pendant un an. L’année dernière, au mois d’octobre, j’ai organisé une table ronde au Parlement européen dans le cadre des rencontres inter-sites, avec les responsables du REV, le Réseau sur l’entente de voix.
Ça me fait plaisir de faire ce genre de choses, d’apporter mon témoignage… Même après, quand des gens viennent me parler, échanger avec moi. J’avais aussi un projet avec la psychologue d’Un Chez-Soi d’Abord et un autre locataire : je voulais créer une sorte d’antenne pour orienter les jeunes qui rencontrent des problèmes psy-addicto, afin qu’ils puissent en parler. Parce que j’aimerais vraiment aider les gens. Beaucoup de locataires d’Un Chez-Soi d’Abord viennent se confier à moi. À côté de ça, j’étais aussi bénévole à Point d’Eau. Il y a un atelier cuisine avec Hakim, Un Monde Gourmand , tous les mercredis et samedis. Pendant quatre ans, j’y ai été bénévole tous les mercredis et tous les samedis. J’ai besoin d’avoir une activité. En plus, j’ai été diagnostiqué TDAH, c’est pour ça que j’ai besoin de Ritaline.
Pas mal de schizophrènes disent qu’ils se rappellent exactement le jour et l’endroit où ils ont entendu leurs premières voix. Moi, impossible. Je serais incapable de le dire, parce que ça s’est installé vraiment progressivement. Ça a commencé tout doucement, vers mes 30 ans… Au début, j’étais parano, donc je savais pas trop si c’était vraiment des voix que j’entendais ou autre chose… Puis, avec le temps, c’est devenu vraiment violent. Au début, c’étaient juste des voix qui me parlaient, pas encore les insultes et tout ça.
Il faut savoir que les schizophrènes entendent des voix, mais il y a des périodes où ces voix peuvent devenir agressives : des insultes, des « suicide-toi » ou des choses comme ça. Plus vous êtes fatigué, plus les voix prennent de la place. Et quand vous allez mal, ça se ressent aussi dans les voix. Là, en ce moment, quand je vais bien, les voix ça va. Elles me parlent, elles commentent ce que je fais, elles répètent parfois ce que je dis, mais il n’y a rien de violent. Rien de… méchant. Il y a aussi beaucoup de personnes qui entendent des voix et qui ont des problèmes d’addiction. Parfois, elles ont subi des traumatismes dans leur jeunesse : certaines ont été violées, d’autres battues… Moi, je n’ai pas été violé, je n’ai pas été battu. Mes parents m’ont aimé…
Moi, je pense que c’est parce que j’ai consommé trop fort, trop violemment, trop vite… Et ça a déclenché ça. Dans mon entourage aussi, il y a plusieurs schizophrènes. Des amis qui ont consommé avec moi quand on était jeunes, les mêmes quantités, et eux aussi sont schizos. Donc oui, ça touche pas mal de gens quand il y a de grosses consos…
Il y a aussi plein de gens qui expérimentent des voix dans leur vie. Aujourd’hui, on ne parle plus forcément de schizophrènes : on parle parfois d’ « entendeurs de voix ». La psychiatrie fait la différence entre les deux maintenant. Je me suis beaucoup renseigné sur le sujet, vu que ça me concerne directement. Et beaucoup de soignants me disent que j’en sais plus qu’eux sur le sujet.
Au début, j’allais en ville, au centre Hauquelin. Ils me donnaient du Subutex, mais c’était compliqué pour qu’ils m’en prescrivent. J’étais jeune, et ils n’avaient pas vraiment l’habitude de voir des jeunes avec des consos comme les miennes. Pour qu’ils me passent à la méthadone, ça a aussi été très compliqué, parce qu’à l’époque ils avaient un nombre de places limité. En fait, le Subutex me rongeait le foie. Je commençais à roter, je sentais l’œuf pourri et j’avais la peau qui devenait jaune. Je le sniffais à l’époque. Finalement, ils m’ont passé à la méthadone, et depuis, ça fait vingt ans que je suis sous méthadone.
J’ai essayé d’arrêter la méthadone. Au CHU, il y avait un lit, un seul lit dans tout l’hôpital, pour décrocher à la dure. Ils ne donnaient aucun traitement de substitution, juste quelques médicaments si vous aviez mal au ventre ou ce genre de choses. J’ai tenté ça, mais ça a été un cauchemar. À la fin, je n’étais vraiment pas bien. J’ai tenu un petit moment, puis, quand j’ai demandé à être dans un milieu protégé parce qu’ils ne pouvaient plus me garder, ils m’ont mis en psychiatrie. Mais je n’ai pas tenu. Je suis ressorti, j’ai réussi à tenir quelques semaines, je crois. Ils me donnaient des traitements de cheval, je bavais tout le temps, et puis j’ai replongé.
J’ai fait peut-être sept ou huit sevrages, des cures aussi. J’ai eu plusieurs hospitalisations au CHU parce que j’étais dans un très mauvais état. Une fois ou deux, je me suis présenté là-bas en leur disant : « Voilà, je crains pour ma vie. » Et ils m’hospitalisaient pendant deux semaines, quelque chose comme ça. Pendant ce temps-là, je récupérais un peu. J’étais dans un état lamentable. Je ne mangeais plus, je ne dormais plus, c’était n’importe quoi… vraiment n’importe quoi.
Au CSAPA, ils sont vraiment à l’écoute. Quand ça n’allait vraiment pas bien, j’ai appelé l’accueil et je leur ai dit : « Ça ne va pas, j’ai peut-être besoin d’une injection, les voix partent en cacahuète. » Ils m’ont trouvé une place rapidement, en urgence. Après ça, ils ont augmenté la fréquence des rendez-vous. On est passé à quasiment un rendez-vous toutes les semaines. Ce qui est bien, c’est que maintenant ils donnent aussi du matériel de réduction des risques. Je prends des Roule Ta Paille et des pipes à crack, mais je ne fume pas de crack dedans. Je fume de la MD. Le crack, j’ai arrêté, c’était un cauchemar. Ils sont à l’écoute et flexibles, et ça me fait beaucoup de bien. Mes amis ne savent pas que j’entends des voix, mes parents non plus. Je ne peux en parler à personne.
Je ne peux pas en parler à cause de la stigmatisation. L’autre jour, j’étais dans la voiture avec mon père et ils parlaient d’une personne schizophrène à la radio. Mon père a dit : « Putain, c’est des malades, il faut tous les enfermer. » J’étais assis à côté de lui et je me disais : Mon Dieu, s’il savait… Ça détruirait ma mère. Et même sans le vouloir, leur comportement changerait, c’est sûr. Si j’ai une absence, si je fais une réflexion un peu bizarre ou quelque chose comme ça, ils penseront tout de suite à ça. La stigmatisation, on ne s’en rend pas compte, mais les gens ont souvent des préjugés. Ce n’est pas forcément volontaire, mais c’est ancré en eux. Et c’est très compliqué, parce que cette stigmatisation, même moi, elle me renvoie une image négative de moi-même.
Après, entendeur de voix et schizophrène, pour moi, c’est un peu la même chose. J’ai l’impression que « entendeur de voix », c’est un terme plus acceptable, une façon de dire aux gens qui entendent des voix : « Non, mais ce n’est pas grave, vous n’êtes pas fous. » Même si je pense que sur mon dossier, il y a écrit schizophrénie, je préfère dire « entendeur de voix ».
Parfois, je reste bloqué chez moi pendant des heures à parler tout seul sur mon lit. Le soir, ça m’arrive aussi : je veux regarder la télé, je l’allume, et je me rends compte une heure et demie plus tard que je n’ai toujours pas commencé à regarder ce que je voulais. En fait, je suis en train de parler tout seul. C’est pour ça que c’est super compliqué, l’entente de voix, la schizophrénie et tout ça. Et quand les voix se mettent à insulter, là c’est cauchemardesque. On essaie de fuir, mais on ne peut pas. Ce n’est pas possible. Quand je vois des amis schizophrènes qui prennent des traitements lourds et qui entendent encore des voix, il y en a un qui claque des dents, un autre qui a le bras qui tremble, un autre qui piétine… Et moi, je ne veux pas ça. Alors j’ai appris à vivre avec, à arranger un peu la sauce. Je parle avec elles, j’essaie d’avoir une cohabitation sereine. Là, par exemple, aujourd’hui, hier, avant-hier, ça s’est bien passé. Elles sont là, donc parfois je m’assois sur le bord de mon lit, et je peux rester une demi-heure à parler avec elles. Et puis c’est tout. L’agressivité, je pense que c’est aussi nous qui la provoquons, quand on leur donne des bâtons pour se faire battre. Ce que j’ai appris avec les voix, c’est que si on ne leur donne rien pour taper sur nous, si on ne leur donne pas prise, ça se passe mieux. C’est une sorte de cohabitation.
Avec les consos, il y a la fatigue. S’il y a la fatigue, il y a les voix. Et s’il y a les voix, on fatigue encore plus… C’est un cercle vicieux qui peut aller jusqu’à l’hospitalisation. Et grâce à des dispositifs comme le CSAPA ou Un Chez-Soi d’Abord, on évite justement ces hospitalisations. L’État a créé Un Chez-Soi d’Abord, ce n’est pas pour rien : c’est aussi une manière de faire des économies. Moi, depuis que je suis dans Un Chez-Soi d’Abord, je n’ai pas été hospitalisé. Avant, j’étais hospitalisé très souvent. Donc clairement, ça m’a aidé. Le fait d’être suivi et de voir les équipes chaque semaine, ça change beaucoup de choses. Je serais peut-être déjà mort ou en prison.
Quand je repense à tout ça, je me demande comment j’en suis arrivé là. Et là, depuis que j’ai recommencé les consos, j’ai peur de retomber au plus bas. Ma mère, quand elle a appris que j’avais recommencé il y a deux ou trois semaines, elle a pleuré. Elle a cru que j’étais reparti dans la shooteuse. Je l’ai rassurée. Elle m’a dit : « Mais pourquoi tu recommences ? Qu’est-ce qui t’arrive ? » Mon objectif, c’est d’arrêter. Les consos, ce n’est pas une vie. Hier soir, j’étais à l’anniversaire de mon grand-père. J’avais consommé, j’étais déchiré. Il y avait toute ma famille et je me sentais très mal, mal dans ma peau. Il y a des médecins qui disent : au début, on en prend pour être bien, ensuite on en prend pour ne pas être mal. Et moi, je dirais qu’il y a un troisième stade : on en prend et on est mal. Et là, c’est la merde… Et moi, j’en suis à ce stade-là.
Je veux retourner faire du bénévolat à Point d’Eau, ça m’aide beaucoup. Le fait d’être dans des lieux où les gens ne consomment pas, où ce n’est pas un sujet de conversation, ça change tout. Là où je suis bénévole, à Point d’Eau, il n’y a personne qui consomme. Personne ne sait que je consomme, à part le responsable. Je suis quelqu’un de normal, et ça, ça me fait beaucoup de bien : le regard des gens qui ne jugent pas.


J’avais une consommation d’alcool régulière, tous les soirs, en sortant du travail, en rentrant chez moi. Et j’ai un fils qui a maintenant vingt-trois ans. À l’époque, il en a eu marre de nos conflits du soir avec mon mari, qui est décédé aujourd’hui.
J’ai eu un mari qui est tombé malade très jeune. Quand on s’est rencontrés, à trente-cinq ans, il a fait un premier infarctus. Ensuite, il en a fait plusieurs autres et il était muni d’un défibrillateur interne. Il est donc resté à la maison pendant toutes ces années. Entre-temps, on a construit une maison à la campagne et notre enfant est né. Quand mon mari a fait son premier infarctus, mon petit garçon devait avoir trois ans. Ensuite il a eu une greffe du cœur, il y a cinq ou six ans, puis un cancer du poumon. Il est décédé il y a trois ans.
En fait, je n’avais pas de soucis avec mon mari, si ce n’est la pression, je pense, du travail, des journées, de la distance, parce que mon travail est à Grenoble et que j’habite à quarante kilomètres. Je suis éducatrice de jeunes enfants, je travaille en crèche depuis trente ans. J’emmenais mon petit garçon à Grenoble, parce que ma mère s’en occupait aussi. Donc je l’emmenais à Grenoble, il allait à l’école et moi j’allais au travail. Je le récupérais chez ma mère, puis je repartais le soir, avant de repartir le matin.
Et je pense que tout a été trop. Quand mon fils avait trois ans et que mon mari est tombé malade, j’ai cru que j’allais le perdre dès la naissance de notre enfant.
Il n’y avait rien qui me prédestinait à boire. Je ne sais pas, ça me faisait du bien le soir. Quand j’étais jeune, je consommais du cannabis, mais dans un cadre festif. Je buvais aussi, c’était festif, j’aimais bien ça. Je me dis : est-ce que c’est la suite de ces années festives qui m’a amenée vers l’alcool ? Ou est-ce que ce sont les coups durs de la vie ? Mais on se trouve toujours un prétexte, une explication… voilà. Je pourrais aussi dire que c’est la pression de mon éducation, avec des parents italiens venus en France, pour qui il fallait s’intégrer, donc ne pas faire de vagues, ne pas faire de bruit. Des parents qui rêvaient qu’on fasse des études. Et puis il y avait la religion catholique : les péchés, ça se voit, il y a toujours quelqu’un qui t’observe d’en haut. Il faut être comme ci, il faut être comme ça, il faut être bien, il faut être poli, il faut rendre service, il faut être là pour les autres… Et je pense que j’ai gardé ce côté-là, qui m’est utile d’une certaine manière. Mais en même temps, c’est une énorme pression. Alors pourquoi est-ce que je me suis mise à boire, alors que mon mari avait aussi besoin de moi, que mon fils était petit et qu’il avait besoin de moi lui aussi ? Je crois qu’en fait, j’ai tout assumé. J’ai essayé de tout porter. Je ne sais pas… je ne sais pas si je me cherche des prétextes, des raisons ou des excuses. La vie a fait que je consommais tous les soirs.
J’ai toujours été une rebelle. Je ne suis pas à l’aise dans ce monde… [rires] L’argent, la religion, le capitalisme… tout ça m’a toujours beaucoup impactée : je crois que je suis une éponge. Je suis rebelle, je suis syndiquée. Et c’est peut-être ça, cette fragilité-là – ou cette force, je ne sais pas. Mais j’avais besoin…
Mon travail n’est pas toujours très satisfaisant dans les conditions dans lesquelles on l’exerce. Et le soir, j’avais besoin de me détendre.
Ça a été des bières, beaucoup de bières. Puis ça a été du rhum, du Ricard, tout ce qui traînait. Tant que je n’étais pas minable et que j’allais me coucher, je les empilais. Et mon mari s’énervait, à juste titre. Il n’y a jamais eu de grosses violences, mais les mots étaient violents.
Puis j’étais dans le déni après, j’étais dans le déni jusqu’à ce que mon gosse me dise : « Si tu continues, maman, moi, je m’en vais. » Il a même fait venir les gendarmes une fois, il m’avait prévenue. Il m’a dit : « Si c’est comme ça, je fais venir les gendarmes ! » [rires] Donc un soir, j’étais bourrée, les gendarmes sont arrivés, je ne comprenais rien.
Le déclencheur, ça a été mon fils. Et le moteur, c’est mon fils. Il m’a dit : « J’ai perdu mon papa, je n’ai pas envie de perdre ma maman tout de suite », et ça m’a fait un déclic. Mon fils m’a dit : « Si tu ne t’arrêtes pas, moi je m’en vais de la maison. » Donc j’ai pris l’annuaire et j’ai cherché un centre d’addictologie…
Et quand mon mari est décédé, j’ai décidé de me faire soigner, de partir en cure. J’y suis restée deux mois… Et je ne consomme plus depuis, ça va faire trois ans. Je me suis dit : « Non, ce n’est pas possible. » Ça m’emmène où ? Dans un endroit où je n’ai pas forcément envie d’aller, je crois… c’est créer des problèmes sans avoir de solution. Et des problèmes, il y en a assez, j’ai eu ma part.
Plutôt que de me soulager finalement… parce que le soir, ça allait bien, je n’arrivais plus à réfléchir… Voilà, hop, ça y est, tu cherches des solutions, tu bois, tu bois, et après, pof, tu n’arrives plus à aligner un truc, mais tout va mieux parce que finalement… pff tout s’évapore : les problèmes, les solutions. Puis le lendemain, tu te réveilles et tu te dis… « J’ai encore vécu une soirée où j’ai fait suer tout le monde dans ma maison. Je n’ai pas résolu mes problèmes, il faut que j’aille bosser, j’ai la tête dans le chou, je suis fatiguée. »
J’ai eu un accident de voiture, j’y ai laissé la voiture, et j’aurais pu y rester. Je suis tombée de mon paillasson de cuisine, je me suis cassé un bras. Je me suis pris des claques le soir… je crois que ça m’a aussi décidée. Je me suis dit : « Mais tu t’en vas où, là ? » Parce que ce n’est que de la galère, en fait. C’était mon mode de vie. Je faisais tout pour que ma famille ne le sache pas. Mon mari le savait, mais ma famille ne le savait pas, et ma belle-famille non plus. Mon fils pensait que je ne tenais pas l’alcool, que je buvais deux verres et que je ne tenais pas l’alcool. Mais j’avais caché la bouteille sous le meuble de la cuisine. J’allais à la cuisine, je me servais, j’allais à la cuisine, je me servais…
Je n’en suis pas fière, ça c’est sûr. Ce que je regrette le plus, c’est d’avoir fait subir ça à mon mari, qui était déjà malade, qui n’avait pas besoin de ça. Et à mon fils : ces histoires le soir, c’était de trop. Parce qu’en plus, je m’occupais de mon fils : je l’habillais, je l’emmenais à l’école, je le douchais, son cartable était prêt, tout était prêt. Je débranchais quand il avait fini ses devoirs, quand tout était bon pour le lendemain. Je me mettais dans la cuisine et puis… Mon regret, c’est celui-là, et ça le restera, parce que ça ne se répare pas…
Au CSAPA, j’ai des personnes en face de moi qui sont compétentes pour parler de ces problèmes. Même si je ne consomme plus, j’ai ce traitement : la mirtazapine, la quétiapine le soir et du Seresta. Le Seresta, c’est pour me calmer, m’apaiser. La quétiapine et la mirtazapine, je crois que ça aide à l’abstinence… Je lis la notice souvent, mais j’oublie…
Mon suivi est important parce que… je ne sais pas, c’est ce qui m’accroche encore, c’est ma bouée. Voilà, aujourd’hui c’est ma bouée. C’est-à-dire que si j’en ai besoin, elle est là.
J’ai madame Bart qui me suit psychologiquement, avec elle je peux parler. J’ai l’impression que je peux dire toutes mes fragilités, je n’ai pas de tabous sur mon vécu, sur mon alcool. Ce sont des personnes à qui j’ai déposé ma vie et qui sont donc à même de me comprendre et de me juger – non pas me juger, mais me comprendre – vis-à-vis de mes problèmes d’alcool, de travail, d’insatisfaction face à ce monde. J’ai tout étalé, et donc quand je viens, je n’ai pas besoin d’expliquer pourquoi, comment, quand. Je ne refais pas tout ce trajet, il est déjà fait, et je me livre dans la continuité.
Aujourd’hui, c’est mon travail qui est compliqué. Je continue de travailler, je ne suis pas encore à la retraite. En crèche, les conditions sont trop dures. Je ne trouve plus de sens à ce que je fais. Il y a trop d’enfants, les espaces sont trop petits. Non, ça a perdu du sens. Je ne fais pas ce que j’aurais envie de faire avec toutes ces familles et tous ces enfants.
Moi, je suis juste un peu fragile de ce monde.
Est-ce que c’est ça, juste, la raison ? Non, je pense que j’ai une sensibilité… je n’ai pas envie de dire hypersensibilité, parce que je ne sais pas trop ce que ça veut dire, mais je suis sensible… tout me blesse.
Avec mon mari, on a construit une maison à la campagne. Il a fait beaucoup de travaux lui-même. Elle n’est pas finie, donc je continue à l’aménager. Ça a été notre objectif dans la vie : créer un nid dans lequel on serait bien. Je continue pour mon fils aussi, car il est attaché à cette maison. Et moi, quand je partirai… il aura au moins ce bien-là. Ça a été notre plus beau cadeau et notre plus grand sacrifice, de vouloir une maison à la campagne avec un petit bout de jardin. Mais parfois je me dis : pour le temps qu’il me reste, je vendrais tout, parce que c’est lourd. C’est lourd à entretenir, c’est lourd à finir, ce sont des dépenses…
Et là, je pars, je fais le tour du monde, je m’en vais, je ne sais pas, loin… Mais ça ne sera pas ça. Ça sera finir la maison.
Ce qui est compliqué, c’est de comprendre pourquoi on a fait ce chemin-là, et de savoir s’il faut vraiment chercher une raison. Je peux mettre toutes les raisons de mon alcoolisme sur mon éducation – et pourtant il y a pire – sur la vie avec mon mari malade, le stress d’avoir un enfant, de ne pas pouvoir l’élever comme il faut, tout simplement sur ce monde-là qui nous entoure, toutes ces misères qu’il faudrait ne pas voir pour vivre bien.
Donc le plus dur, c’est de savoir pourquoi, à un moment, on en arrive là. Le problème, ce n’est pas tant le fait d’être alcoolique ou toxicomane… c’est ce que ça engendre. J’ai envie de dire : pourquoi pas, finalement…
Puis on n’est pas des machines. Pourquoi ça ne devrait pas faire partie de l’expérience humaine ? Je veux dire, est-ce qu’il y a une règle ?


C’était l’année où j’ai commencé à consommer plein de trucs. Disons que ça faisait déjà trois ans que je fumais du cannabis, un peu comme tout le monde, à partir de 15-16 ans. Je n’ai pas commencé hyper tôt. Au début, je ne fumais pas de tabac, je n’aimais pas ça, alors je fumais le cannabis avec des plantes, je me débrouillais comme je pouvais… Il y avait un côté récréatif, mais moi je consommais surtout pour ma santé mentale, et aussi par échec thérapeutique de tout ce qui était médocs et traitements. J’étais sous antideps, je voyais un psychiatre depuis que j’ai genre 14 ans, j’ai vu plein de psys, et c’est vrai que…
En fait, pour refaire un peu l’histoire : jusqu’au collège, globalement, ma vie était à peu près ok. Et après, ça a un peu dégringolé. Socialement, j’avais vraiment du mal avec les gens. J’avais très peu d’amis, j’étais hyper fatigué. Quand je rentrais du collège, je ne faisais que dormir, donc j’étais complètement décalé tout le temps et je n’allais vraiment pas bien. À partir de la quatrième, j’ai commencé à faire de la merde. Enfin vraiment, j’allais trop mal. Scarifications et comportements du même genre. Je suis passé par tous ces trucs-là : boire de l’alcool en cachette, piquer l’alcool de mes darons… Tout ce qui relevait un peu de l’autodestruction, j’étais à fond dedans.
En troisième, j’ai pété un câble. Je n’avais même pas d’aide au collège, pas de dispositif spécifique, et aucun diagnostic. Je me suis retrouvé sous médocs, à voir un psychiatre un peu fou, parce que c’était le seul disponible. Son bureau était poussiéreux, il y avait des bouquins avec de la poussière partout, sa salle d’attente était insalubre… Le mec avait 70 ans, c’était lunaire. Il m’a mis sous antideps. Ça s’est hyper mal passé la première fois… J’ai eu énormément d’effets secondaires, vraiment toute la liste. En plus, c’était l’été, donc je ne pouvais pas le revoir. Et quand je l’ai revu à la fin de l’été, il m’a dit : « Bon, tu arrêtes sur quatre jours, c’est bon, voilà, tu arrêtes. » Et je me suis tapé un syndrome de sevrage super violent. Et une fois que ça s’est un peu calmé, j’ai rechuté très violemment. J’allais vraiment super mal après ça. Ensuite, il m’a remis sous d’autres médocs, et cette fois, ça a un peu mieux marché. Mais bon, j’ai bien compris que les antideps n’allaient pas me sortir de la dépression. Le seul truc que ça faisait, globalement, c’est que ça m’empêchait de me tuer.
On a eu la chance qu’une neuropsy travaille un peu avec lui et soit disponible, et c’est comme ça qu’ils m’ont diagnostiqué un trouble du spectre autistique. Ça m’a ouvert les yeux sur plein de choses. C’est un peu étrange d’avoir un diagnostic comme ça, parce que tu remets littéralement toute ta vie en question. Vivre avec quelque chose dont tu n’as pas conscience, c’est vraiment bizarre. Et ensuite, tu peux commencer à t’adapter un peu, à essayer de prendre soin de toi de la meilleure manière possible.
Donc j’avais les médocs, mais ça ne m’avait pas vraiment fait remonter la pente. On va dire que j’étais quand même dans un état assez critique… Et socialement, j’avais vraiment aucun ami, c’était vraiment l’enfer. Je suis donc arrivé au lycée dans cet état-là, en seconde. Mais j’avais quand même mes propres centres d’intérêt : je dessinais énormément, je sortais du lycée, je me baladais…
Au début de ma première, j’ai rencontré les amis dont je suis toujours proche aujourd’hui, et c’est vraiment ça qui m’a sorti de la dépression. J’ai rencontré une dizaine de personnes avec qui on s’est très vite liés d’amitié. Ça s’est passé de façon très naturelle. Dans la continuité de tout ça, j’ai voulu arrêter les médocs, parce que je me suis dit : « C’est bon, j’ai enfin trouvé ce qui va réellement me faire aller mieux. » Et aussi parce que j’en pouvais plus.
Je me suis mis à fumer à ce moment-là, parce qu’eux fumaient tout simplement, et à faire des soirées. C’étaient un peu mes premières soirées d’ado, à la con, à se bourrer la gueule, à trop boire parce que tu ne sais pas te gérer. Et j’ai arrêté mes médocs. C’était mieux, parce qu’alcool, cannabis et antideps, ça ne fait pas très bon ménage… [rires] Je voulais arrêter les médocs aussi pour prendre d’autres trucs potentiellement. À ce moment-là, dans le groupe, ils fumaient juste, ils ne prenaient rien d’autre. Après, du poppers, mais ce n’est pas vraiment… mais on en parlait beaucoup quand même, c’était un sujet qui revenait souvent. Donc j’ai arrêté les antidépresseurs.
Au début, j’ai commencé à fumer en soirée, un peu, sans plus.
Après, je me suis mis à fumer un peu tout seul. Je crois que je me disais un truc du genre : il faut que je respecte une semaine de pause entre chaque achat de conso. Mais très vite, ça s’est rapproché, et finalement j’avais tout le temps de la conso avec moi. C’est ce qui m’a permis de tenir ma première, plus ou moins…
Je fumais de cinq heures du matin à une heure du matin.
Je ne pouvais pas me lever si je ne fumais pas.
Je ne pouvais pas dormir si je ne fumais pas. Et je fumais à toutes les pauses : j’étais tout le temps défoncé.
À un moment, j’ai quand même pété un câble avec le lycée. En première, au mois de mars, j’ai complètement lâché, je me suis cassé. Et au moment où j’ai arrêté les cours, ça a été une délivrance totale : je me suis mis à aller super bien, je fumais presque plus du tout pendant la journée, et j’ai fait des stages… Là-haut, dans la montagne, chez mes parents, il n’y avait pas grand-chose à faire. Quand tu es coincé là-haut, bon… Mais j’ai la chance d’avoir ma grand-mère qui vit à Grenoble, et donc je vivais à moitié chez elle. J’avais aussi mes amis qui étaient à Grenoble…
J’étais un peu paumé quand même.
Le premier truc que j’ai consommé après, c’était des psychédéliques. Surtout les champis, parce que le L2, ça me faisait un peu plus peur quand même, c’est plus long et tout. Donc je me suis mis à consommer plein de psychés. À chaque fois que je commençais à consommer une nouvelle substance, c’était toujours tout seul, parce que si je consommais avec le groupe, il y avait plus de chances que je consomme des trucs que je n’avais pas prévus, dans des contextes que je n’avais pas prévus. Je pouvais moins gérer l’environnement.
J’étais à fond dans les réseaux cryptés : Telegram, Simplex, et tout ça. J’achetais des produits à des vendeurs du Deep web. De fil en aiguille, je me suis retrouvé à échanger avec beaucoup de monde, et ça prenait énormément de place dans ma vie. Il y avait une autre partie de moi qui évoluait dans ces réseaux cryptés, à parler avec des gens que je ne reverrais jamais et qui consommaient tout le temps. On s’envoyait des trucs… Ça m’a vraiment foutu sous l’eau, c’était trop… C’était une partie de ma vie assez bizarre…
Tous les produits arrivaient directement dans ma boîte aux lettres. Je me retrouvais avec des stocks importants de drogue qui me duraient plusieurs mois. Donc à un moment, t’es là, dans ta chambre, et à moins de cinq mètres de toi, t’as toutes les consos que tu veux. Donc ça crée une forme de discipline. Vraiment, ça m’a forgé une discipline que beaucoup de gens n’ont pas du tout. Beaucoup de gens, quand ils ont des produits, consomment tant qu’il y en a, et quand il n’y en a plus, il n’y en a plus…
Cet été-là, il y a eu d’abord… je ne sais plus l’ordre honnêtement… il y a eu la K3, le G4 – j’ai acheté du GBL – et puis à la fin de l’été, il y a eu les amphètes et la MDMA… La kétamine, c’est parti un peu en live assez rapidement à cette période. Et le speed, ça a été le coup de foudre. J’ai tout de suite accroché à ce produit, puis c’est devenu l’enfer. Je me faisais des nuits blanches… j’ai complètement pété un plomb à un moment… En plus, il n’y a vraiment personne à qui en parler. Tu vis le truc, tu vis tes descentes. t’es là à six heures du matin, tes darons se réveillent, t’as pas dormi, t’as juste envie de mourir… et après, tu peux avoir des hallus de fou… C’était vraiment la descente aux enfers, le speed.
C’est pour ça que je suis allé au CSAPA. J’ai eu un peu ce réflexe d’y aller, j’avais confiance dans la structure… C’était l’année où j’étais bénévole au CAARUD5 : je crois que c’est là que j’ai eu les contacts.
J’ai fait pas mal de soirées à Grenoble, mais je restais un peu discret. C’est aussi la période où d’autres amis ont commencé à consommer d’autres produits, notamment une personne du groupe avec qui on se mettait à ne parler presque que de ça. C’était devenu mon intérêt spécifique très rapidement, je ne pensais qu’à ça tout le temps. Et puis j’avais besoin d’accumuler énormément d’informations sur le sujet…
En fait, j’ai fait plein de lunes de miel avec des produits, un peu tous en même temps… ça m’a complètement fait vriller. C’était trop bien, en vrai je kiffais ma vie. Le speed, c’est le produit avec lequel j’ai le plus accroché – même s’il y avait quand même la K et d’autres. En fait, je me sentais normal, c’est vraiment ce qui ressortait. Je pouvais faire des soirées, faire du festif, j’avais confiance en moi. Et pourtant, je ne me sentais pas trop défoncé : ce n’était pas un truc où tu te sens perché. Tu te sens vraiment en contrôle total de ce que tu fais, à qui tu parles… Ça donne plus envie de parler, ça gonfle l’ego, et ça me donnait l’énergie de tenir la nuit sans problème. Mais les descentes après, c’était un enfer… À partir du moment où tu commences à pousser le truc, en fait tu ne penses plus qu’à ça. Alors je me suis mis à le prendre par voie orale, ce qui a aidé quand même. Parce que le taper, c’est chaud : tu prends une trace et quinze minutes plus tard, dans ta tête, c’est en mode « c’est quand que je reprends, c’est quand que je reprends, c’est quand… ». Tu ne fais que penser à ça. Comment tu veux profiter de ta soirée dans ces conditions ? C’est infernal. C’était infernal… Le speed, en vrai, ça n’a pas duré. C’est une addiction qui a duré six, sept mois, ensuite ça m’a suffi. Aujourd’hui, je suis sous traitement de Ritaline, ce qui m’a permis d’arrêter complètement.
Quand je suis arrivée au CSAPA, franchement, je ne sais pas comment ils ont fait pour ne pas me prendre pour un fou. Je voulais faire rentrer toutes mes consommations dans un tableau Excel organisé. Je voulais que tout soit super bien cadré, que je prenne ça une fois par semaine, ça une fois toutes les deux semaines… J’essayais de remettre du contrôle, je voulais absolument tout contrôler. Une nuit, j’ai écrit quarante pages, je décrivais toutes mes relations avec chaque produit…
Le CSAPA, c’est un peu mon lieu repère. Ça ne va pas forcément m’empêcher de déraper ou quoi que ce soit, bien sûr, mais si jamais je dérape, le CSAPA sera toujours là. Je pense que j’avais trop peur de perdre le contrôle. Je sentais… je l’avais perdu en réalité, le contrôle sur certains trucs. J’ai toujours été ultra conscient de mes consos, là où, à l’inverse, certaines personnes sont dans le déni complet. Ce qui n’est pas simple à vivre non plus, parce que ça ne veut pas dire que j’ai forcément la main dessus… En ce moment, avec Julie, l’infirmière qui me suit au CSAPA, on parle surtout de mes projets à venir. Je suis en service civique depuis le mois d’octobre. Et j’ai mon appart depuis juin dernier, j’ai un vrai chez-moi, et tout ça a changé beaucoup de choses.
Maintenant, j’injecte la K en IM6. J’arrive quand même à gérer cette conso, mais il faut que je fasse attention. Ça fait partie des choses dont il faut faire gaffe. Surtout que j’ai des problèmes aux reins [rires] : j’ai une petite malformation depuis ma naissance. Si jamais j’ai une infection urinaire, il faut que j’aille à l’hôpital, parce que ça peut évoluer très vite en infection des reins. Mais ça fait partie des choses qui restent gérables tant que j’arrive à suffisamment espacer les prises. Je peux lutter contre un peu parfois…
En principe, je consomme au moins quatre fois par semaine des trucs. Socialement, je suis dans une période un peu creuse, donc les trucs un peu plus sociables, je les prends un peu moins : l’alcool, la MD, même le 2C-B7. Mais je prends toujours des psychédéliques. Les champignons, je continue d’en prendre de temps en temps. Et le cannabis, c’est tous les jours, ça reste au quotidien. Je continue de consommer du G. J’ai très vite remplacé l’alcool par du G. Dans les soirées où tout le monde boit, moi je prends mon G. C’est assez anxiolytique, mais ça ne t’écrase pas non plus : tu as quand même envie de faire des choses, comme avec l’alcool, en fait… C’est assez compliqué de dire que je consomme du G. Socialement, les gens peuvent me prendre pour un monstre…
Si je reste au CSAPA, c’est aussi parce que je sais que ça peut déraper quand même. Il y a certains trucs que je n’ai pas testés, mais ça peut arriver à tout moment. Je pense notamment aux cathinones. Ça me travaille un peu. Et puis il y a tous les opioïdes, dans lesquels je n’ai pas encore mis la tête…
Je pense que ça fait très peu de temps que j’arrive à me projeter un peu, notamment au niveau des études. J’ai fait une demande de dérogation pour l’ESAD de Grenoble, et ils ont accepté, donc je tente le concours cette année.
Depuis que j’ai mon traitement de Ritaline, je me sens très neutre. J’ai testé plein de produits assez rapidement, et le temps a passé… Maintenant, les effets, je les connais. Donc soit il faut que je teste d’autres choses, soit il faut que… J’essaie aussi de trouver de nouvelles choses dans ma vie.
Je fais de la peinture et du crochet, enfin un peu tout ce qui me passe sous la main. La création, c’est ça qui sauve. Peu importe la situation dans laquelle tu es dans ta vie, vraiment, c’est ça qui sauve. Il faut faire quelque chose de tout ce qu’on vit…

- Seringue. ↩︎
- Le LSD est une drogue hallucinogène semi-synthétique produite par l’ergot de seigle, un champignon parasite des graminées. ↩︎
- La kétamine est un anesthésique général non barbiturique à action rapide, administrable par voie intraveineuse ou intramusculaire. ↩︎
- La gamma-butyrolactone (GBL) est un solvant industriel. Après ingestion, elle est rapidement métabolisée en gamma-hydroxybutyrate (GHB), une substance classée comme étant stupéfiante. ↩︎
- Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues (CAARUD). ↩︎
- Injection intramusculaire (IM ↩︎
- Le 2C-B est une molécule de synthèse aux effets psychédéliques appartenant à la famille des phénéthylamines (ou phenyléthylamines), comme l’amphétamine. ↩︎
Une photographe : Mélanie Hoffmann est photographe. Après des études de photographie, elle fonde, il y a plus de vingt ans, l’association Point Barre, installée à La Bifurk, à Grenoble, où elle anime depuis des ateliers de photographie destinés aux enfants comme aux adultes. Elle a également exercé comme photographe de mariage et de grossesse, avant de se tourner vers une pratique plus personnelle, centrée sur le reportage associatif et documentaire. Son travail, principalement en noir et blanc, privilégie les instants saisis sur le vif. Elle revendique une photographie instinctive, attentive à la spontanéité plutôt qu’à la mise en scène ou à la performance technique. Ses expositions, réalisées aussi bien en argentique qu’en numérique, explorent des thèmes variés – portrait, paysage, documentaire – avec un fil conducteur constant : l’exploration de la nature humaine, de ses peurs, de ses zones d’ombre et de ses mystères. Parmi ses séries figurent Freak, The Body Language (2019), Peur du noir (2021) et Abysses de l’âme (2025).
*Les prénoms ont été modifiés pour protéger leur vie privée.
Marie de Lozinskiy est le pseudonyme littéraire et journalistique de Maria Prokhorova.
Soutien technique Floriane Bajart. Soutien moral et relecture : Sylvaine Petit.
Crédit photographique : ©Mélanie Hoffmann




