Faire le récit de son addiction 2
Léo, Lucie et Marie

En mars et avril 2026, Maria Prokhorova a été accueillie dans les locaux du Centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) Point-Virgule à Grenoble afin de rencontrer des usagers de la structure dont elle est elle-même bénéficiaire. Cinq personnes ont accepté de lui raconter leur parcours.

Il n’y aura ici ni descriptions pittoresques d’une personne fatiguée devant une tasse de café, ni modalisateurs exprimant le doute, ni récits condensés en quelques épisodes caricaturaux. Ces cinq personnes – plus une – racontent, avec leurs propres mots, leur addiction et leur accompagnement au CSAPA Point-Virgule.

L’impossible (?) portrait.

Portrait, à l’origine pourtraict, c’est-à-dire « trait pour trait » : en matière d’art, le portrait est à la fois la tâche la plus exigeante, par son ambition d’exactitude, et la plus prosaïque, puisque son projet créatif est de s’assujettir à la réalité du modèle. Tout le plaisir, ou l’émotion, que provoque la contemplation d’un portrait provient de ce sentiment de vérité (on voudrait dire de probité), que l’on soit à même d’en apprécier la ressemblance physique ou psychologique, si l’on connaît le modèle, ou que l’on soit simplement conquis par l’impression transmise par l’artiste d’une présence individuelle, originale, distincte de toute autre. Le portrait est bien sûr une chose en soi, qui n’est pas cette personne, que nous connaissons ou ne connaissons pas, mais qui est le produit d’un désir de représenter, de présenter à nouveau et de manière permanente une individualité à des spectateurs du présent et du futur. Ainsi, l’on comprend comment les débuts de la photographie furent massivement dominés par la production de portraits, un médium à la précision pour ainsi dire scientifiquement garantie. Si le sujet reste immobile, se privant de ce qui fait la vie, c’est-à-dire le mouvement, et anticipe par là sa future « pétrification » sur le papier, la ressemblance sera là. Car le portrait n’est pas une image volée : le sujet doit participer pleinement, il doit collaborer pour garantir le succès de l’entreprise. Bien sûr, ces temps naïfs sont depuis longtemps révolus : la photographie a très vite conquis sa liberté et a pu mettre son objectif au service de sa subjectivité. Dans le cas qui nous intéresse ici, c’est le talent et la sensibilité de Mélanie Hoffmann qui propose ce dépassement radical des apparences sensibles. Choisissant de travailler en noir et blanc, elle renvoie d’emblée la réalité à sa représentation. En voyant son travail, on pourrait avoir l’impression superficielle qu’elle créé un univers fantastique à partir du réel ; en fait, je dirais plutôt qu’elle élabore, par la photographie, des œuvres d’art autonomes qui n’ont pas plus de rapport avec la réalité que n’en auraient la peinture ou la sculpture. Ainsi, toute exactitude, toute représentation est impossible : elle ne rentre même pas de loin dans le projet qu’elle se donne.

Ce mode de création qui s’affranchit du réel, et donc qui porte dans son centre le renoncement (l’échec ?) de la représentation, est particulièrement puissant ici, pour proposer ces portraits, à la fois si vrais et si mystérieux. Ici, pas de visages, mais des têtes recouvertes de sacs de toile, des visages dissimulés à nos yeux. Ce dispositif a sans aucun doute des raisons pratiques que je choisis d’ignorer mais que je ne considérerai qu’en ce qu’il produit en tant qu’image. Tout d’abord, en utilisant le code que nous associons immédiatement à la victime prisonnière dans un lieu inconnu, la photographe révèle la violence de la défiguration, de la dépersonnalisation, avec une puissance qui nous prend de court. Car ces personnes sont photographiées dans leur cadre familier, et non dans la cave de quelque psychopathe. D’une manière plus savante, l’on peut penser à un célèbre topos de l’histoire de l’esthétique : le peintre grec Timanthe, composant le tableau du Sacrifice d’Iphigénie, choisit de couvrir la tête d’Agamemnon d’un voile car la douleur d’un père qui va voir mourir son enfant n’est pas représentable. Dissimuler devient le paroxysme de l’expression, une manière de dire l’indicible.

Ces portraits de Mélanie Hoffmann sont donc rigoureusement fidèles par leurs contextes, révélateurs mais somme toute anecdotiques. Le visage qui nous est refusé rend pourtant ce portrait presque sans objet puisqu’il nous prive de la vision des traits individuels. Une impossibilité de portrait, un anti-portrait, un méta-portrait. Nous devons, face à l’absurdité cruelle de cette image, nous interroger sur tous ces portraits qui nous entourent : est-il raisonnable de vouloir saisir et fixer l’essence d’une personnalité ? Est-ce que l’autoportrait, qu’il soit de mots ou d’image, est aussi d’une véracité indiscutable ? Est-ce que l’approximation, le balbutiement, le flou, les lacunes ne sont pas au contraire le garant de la précision de la représentation ?

Ces images forment une sorte de prologue, et même d’avertissement aux textes qui suivent, autoportraits de toxicomanes, autant d’autoportraits « en toxicomane » faudrait-il dire, comme saisis dans un moment particulier d’une histoire individuelle. Ces autoportraits peinent à se former, se dérobent à la charnière du transitoire et du permanent, entre le passé et le présent. Comment proposer une représentation de traits fixes dans l’altération de l’addiction ? Comment figurer une forme de défiguration ?

Mais ces textes sont aussi, dans leurs incertitudes, tout en devenir, comme saisis au milieu d’un flot vivant. De la même manière, la brutalité de ces portraits sans portrait est immédiatement privée de son pouvoir négatif par une progressive mise à distance qui est une mise en abyme. La représentation vit sa vie, qui n’est pas celle de la personne, qui vit la sienne de son côté. Le portrait devient image fixe, illustration, il devient lecture, il devient pensée, cheminement qui devient œuvre d’art. C’est cette œuvre d’art qui apparaît finalement dans le décor de l’intimité, dans une immense mise en perspective de cette souffrance première, contrôlée, mise à distance sans être reniée, encadrée (sans jeu de mot). Ces séquences, inspirées des montages du photographe américain Duane Michaels (1932-2026), sont nées de la collaboration de la journaliste et de la photographe. La juxtaposition des images crée immédiatement une narration qu’il incombe au spectateur de construire, comme il le fait dans la bande dessinée ou le roman photo. Ces portraits en séquence, dont l’image initiale se doit d’être traumatisante pour le spectateur, offrent un chemin, qui s’achève en quelque sorte par la fossilisation de cette représentation et la disparition de cette personne aliénée au visage invisible. Elle est ailleurs, et c’est bien.

©Mélanie Hoffmann

Le CSAPA, c’est une longue histoire. J’ai commencé à être accompagné au moment où ma dépendance m’a véritablement posé un problème. La structure m’avait été recommandée par une personne dépendante que je connaissais, et je la fréquente depuis 2018. J’ai eu un premier rendez-vous avec Ulysse Madier, et j’ai rapidement compris qu’il s’agissait d’un premier pas vers une prise de conscience de ma situation. À cette époque, je n’étais pas réellement conscient de ma dépendance. Je percevais qu’il existait un coût, un prix à payer pour ma consommation, mais je ne comprenais pas encore que j’étais dépendant, ni que le soin passerait par un parcours à la fois personnel et médical, potentiellement long et exigeant. Je savais simplement que c’était un lieu vers lequel on pouvait se tourner lorsqu’on rencontrait des problèmes de dépendance.

J’ai une maladie : la maladie de la dépendance. Je suis poly dépendant. Dans mon cas, cela relève avant tout d’un état d’esprit. Je suis une personne compulsive, une personne excessive, et ce depuis mon plus jeune âge. J’ai grandi en étant mal dans ma peau. L’enfance et l’adolescence sont, avec le recul, des périodes qui me paraissent plutôt tristes, traversées par une forme de mélancolie latente.

Vers l’âge de quinze ans, à la fin de l’adolescence, j’ai découvert que je pouvais me racheter une identité à travers les différents produits que je consommais. Il y avait une dimension subversive qui collait très bien à la personne que je voulais être. J’ai aussi trouvé, grâce à la consommation, une place dans un groupe social. J’ai véritablement eu le sentiment de gagner cela à travers les produits. À cette période, entre quinze et dix-sept ans, il s’agissait principalement de l’alcool et du cannabis. Mais très rapidement, j’ai senti chez moi une forme d’appétit excessif. Je ne recherchais pas simplement le plaisir de consommer : je cherchais surtout l’ivresse qui se cachait derrière. Donc, très rapidement, dès les premières consommations, coma éthylique. Au début, le positif l’emporte largement sur le négatif. Mais la consommation s’inscrit malgré tout assez rapidement dans une forme de régularité : d’abord le week-end, puis très vite le cannabis en semaine.

Je n’ai jamais eu le sentiment d’appartenir aux groupes sociaux auxquels j’aurais voulu appartenir. Dans mon entourage plus ou moins proche, il y avait des personnes de mon âge que j’admirais : ceux qui étaient bons en sport, ou ceux qui traînaient avec les jolies filles. Je ne me suis jamais considéré comme faisant partie de ces groupes-là, et cela générait chez moi une réelle frustration. J’ai toujours eu, à la fois, un amour propre très élevé et une forme d’auto-détestation très forte. Je suis vraiment sur ces deux lignes en même temps.

Et je trouvais que je méritais d’appartenir à ces groupes-là. Je ne comprenais pas pourquoi on me rejetait. Grâce à l’alcool, grâce au cannabis, j’ai enfin pu avoir, peut-être, le courage que je n’avais pas en temps normal : devenir celui qui fume le plus, celui qui sait bien rouler les joints… ce genre de choses qui, à quinze ans, me semblaient importantes dans le regard des autres. Le temps de ces consommations, au sein de ces groupes sociaux, ma tristesse s’en allait. Ma mère a reçu un premier diagnostic de cancer lorsque j’avais douze ou treize ans. L’année suivante, mes parents se sont séparés. J’ai été un adolescent à problèmes, j’étais très rebelle. Je me suis fait virer de quatre établissements scolaires et j’avais énormément de mal avec l’autorité. J’ai découvert la fête par le biais de ces consommations, et j’ai eu une curiosité toute particulière pour les drogues, quelles qu’elles soient. Au tout début, il y avait surtout le côté rebelle, subversif : le fait de sniffer, par exemple, était un geste qui me faisait peur, mais qui m’attirait en même temps.

J’avais un ami qui, à 17 ans, commençait à consommer de la cocaïne. On traînait un peu dans le milieu teuf, et il en consommait déjà beaucoup pour son âge. Un soir il m’autorise à prendre un trait sur sa cocaïne. Je n’ai rien ressenti de particulier lors de cette première consommation, mais cela a ouvert les vannes. Je me suis dit : « Ah, c’est que ça… on va y aller alors. » C’est à ce moment-là que commencent les soirées. À l’époque, on allait beaucoup à l’ADAEP, anciennement l’Ampérage. Sur place, il y avait toutes sortes de drogues : MDMA, ecstasy, kétamine, LSD, amphétamines… tout.

Et là, je consomme, je consomme.

Ma vie de consommation va être, pendant une longue période, organisée ainsi : de grosses soirées le samedi ou le vendredi, puis de grosses descentes. J’ai toujours pris très cher pendant les redescentes. Ensuite, je me reconstruis jusqu’au mercredi, et à partir de mercredi, on recommence à sortir. L’alcool, en revanche, occupe déjà une place plus régulière. Toujours dans une dimension récréative, associé au partage d’un moment. Je bois très rarement seul, mais l’alcool est déjà omniprésent. Malgré des débuts chaotiques, j’ai réussi à recoller un peu les morceaux et je me suis retrouvé en BTS Management des unités commerciales à l’âge de 20 ans, que j’ai réussi à tenir. J’étais très intéressé par les soirées. Le plaisir que j’y prenais occupait une place de plus en plus importante et mon attention était largement focalisée là-dessus. Mais j’arrivais encore à maintenir le cap.

En juin 2014, Lise m’apprend qu’elle m’a trompé avec un autre homme. Ça me dévaste complètement. La soirée qui suit est catastrophique. Mais le véritable basculement survient quelques jours plus tard, lorsque j’apprends la mort de l’un de mes meilleurs amis, Erwan, victime d’une chute dans le massif du Mont-Blanc. Je suis complètement sonné. Mon ami Florian me demande d’aller annoncer la nouvelle à Pauline, sa compagne. Alors je prends mon courage à deux mains… et un pack de trente bières. Je ne me rappelle plus de rien. Je sais juste que j’ai bu jusqu’à perdre connaissance.

La période qui suit est très difficile. J’étais hébété, complètement hébété. Je tiens le coup, mais je le fais de la seule manière que je connais : en faisant la fête. Mais, cette fois, ce n’est plus pour rire. Les consommations prennent vraiment de l’ampleur. C’est surtout l’alcool. Alcool, alcool, alcool… Je prends tous les produits qui passent. Je n’ai jamais vraiment été dans la réduction des risques. [rires] J’étais vraiment boulimique de produits : quand je commençais, je ne m’arrêtais plus. Je découvre vraiment l’usage récurrent de la cocaïne. Je ne vois pas où est le problème. Je considère jusque-là que mon problème, c’est l’alcool. Je commence seulement à comprendre qu’il y a un problème quelque part entre 2014 et 2017. Et plus je m’enfonce, plus je consomme. Il n’y a jamais de moment où je me dis qu’il faut que je sorte la tête du trou. Pour moi, le trou, c’est là où je suis, et c’est insupportable. Donc je m’arrache.

J’ai toujours eu une vie active. Pendant longtemps, j’ai été un dépendant fonctionnel. Oui, il y avait quelques arrêts maladie par-ci, par-là, mais sinon je travaillais. J’étais dans la banque, et je travaillais bien. Ça rachetait un peu le reste : il y avait au moins un domaine de ma vie dans lequel je réussissais. Mais tout cela reposait en réalité sur beaucoup de souffrance. Les consommations venaient exacerber ces émotions et me rendre encore plus triste. Je pleurais beaucoup, je me mettais en colère.

Je prenais des risques, dans les consommations comme dans les personnes que je fréquentais : des rapports sexuels non protégés, des produits dont je ne connaissais pas vraiment la nature ou que je consommais en très grandes quantités, le fait de suivre ou de parler à des gens que je ne connaissais pas. À un moment, je me rends quand même compte que tous les curseurs sont complètement déplacés et qu’il y a un problème. Je comprends que je ne vais pas pouvoir continuer comme ça très longtemps.

©Mélanie Hoffmann

En 2017, mes premiers rendez-vous au CSAPA. C’est là que j’en apprends un peu plus sur ma maladie. On m’explique qu’une addiction repose sur la rencontre entre trois éléments : une personne, un environnement et un produit. Quand les trois sont alignés, cela peut déclencher une maladie de la dépendance. C’est une explication rationnelle, terre à terre, scientifique. J’y adhère. Je trouve que c’est une bonne manière de définir l’addiction. Mais je pense aussi que, pour les personnes dépendantes, le produit de choix n’est que la partie émergée de l’iceberg. Le produit, c’est le médicament. Le problème, lui, se situe ailleurs : il y a des traumatismes, une souffrance émotionnelle, des difficultés à gérer ses émotions. Au départ, le produit soulage quelque chose. C’est ensuite qu’il devient lui-même le problème. Donc je débarque au CSAPA. Ça ne change rien dans l’immédiat à mes consommations. En revanche, j’en apprends davantage sur ma maladie.

C’est vraiment une question d’état d’esprit. Entrer au CSAPA ne va pas vous faire arrêter un produit du jour au lendemain. Le CSAPA devient pertinent quand on est suffisamment mûr. Sinon, c’est surtout un safe space, un endroit où l’on peut se poser pendant une heure. Je pense qu’il faut qu’une personne dépendante arrive à ce moment où elle ressent, de façon presque viscérale, qu’elle ne peut plus continuer comme ça. C’est à partir de là qu’elle commence à mettre en place des choses qui fonctionnent vraiment. En attendant, on apprend à mieux connaître sa maladie. On comprend un peu mieux comment elle fonctionne. On brise aussi cette sensation d’être seul. Parce que même lorsqu’on finit par s’identifier comme dépendant, on ne comprend pas forcément ce qui nous arrive : comment ça se soigne ? Est-ce que ça se soigne ? Est-ce qu’il y a d’autres personnes qui vivent la même chose que moi ?

En 2020, je me dis que ce n’est plus possible. Je suis changé. Je n’ai plus d’énergie, j’ai pris du poids, je bois tout seul. Il n’y a plus rien de festif. Je fais encore un peu la fête, mais ce n’est plus vraiment ce que j’aime. Ce que j’aime, c’est pouvoir consommer les quantités que je veux et surtout que personne ne me regarde, parce que j’ai honte. Vu de l’extérieur, c’est lamentable. Le 1ᵉʳ janvier 2020, je pose tout. Je pose ma paille, je pose mon verre. Pendant six mois, c’est le « nuage rose ». Je perds vingt kilos, je me mets à fond dans le sport et je prends un plaisir fou à progresser. En fait, je regoûte à la vie sobre. Je me dis : « Putain, c’est génial. Putain, c’est trop cool. » Pour fêter mon premier mois sans drogues, je bois une bouteille de rouge chez une amie.

Jusqu’au moment où je tombe fou amoureux d’une fille. On n’arrête pas de s’écrire des messages. Elle est belle comme tout… Puis le confinement termine, on se voit, et ça ne se passe pas bien. Là, je me prends un mur. Je retombe dans l’alcool, d’abord à cause de cette déception. J’avais tenu six mois. Je replonge. Je reprends ma consommation là où je l’avais laissée. Pas tellement sur les drogues, mais surtout sur l’alcool. Je me tamponne. C’est en juillet : bouteille de rosé sur bouteille de rosé. Je retrouve ces états lamentables qui me déplaisaient tant. Bref, je replonge.

À ce moment-là, avec mon groupe d’amis, on commence à fréquenter un bar à Grenoble. Il se trouve juste à côté d’un point de deal de cocaïne. Petit à petit, une habitude s’installe. En même temps qu’on boit des bières, on va acheter un demi-gramme ou un gramme, qu’on se partage. Mais quand je rentre de ces soirées, il m’arrive d’avoir encore le pochon sur moi. Au début, je le garde pour la soirée suivante. Puis je me dis : « Autant le finir. » Parce que le craving apparaît. Je commence donc à finir les pochons chez moi et je me rends compte que j’adore ça. Je peux en consommer beaucoup plus qu’au bar, et ça me donne une espèce de focus, quelque chose que j’aime énormément.

C’est comme ça que commence la dégringolade avec la cocaïne. Je ne me sens pas vraiment tomber dedans, parce que je peux passer, par exemple, deux semaines sans en prendre. Mais toutes les deux semaines, un cycle de deux ou trois jours se met en place… Enfin, quand j’y repense, c’était plutôt toutes les semaines. Et je commence à créer une association quasi immédiate entre l’alcool et la cocaïne. Au bout d’un moment, je change un peu mon fusil d’épaule. J’arrête d’aller au bar parce que, de toute façon, les potes sont partis un peu à gauche, à droite. Il y a de moins en moins des gens que j’aime. J’avais déjà pris l’habitude de boire chez moi, parce que ça me coûtait moins cher, avec des canettes de bière de cinquante centilitres. Avec l’ivresse de ces bières et le plaisir que je trouvais dans la cocaïne, je commence à aller acheter de la coke pour consommer seul chez moi. Et là, ça s’installe. ça s’installe. Mais je continue le sport à côté, je continue à travailler, donc j’arrive encore à maintenir le cap.

C’est aussi à cette période que je rencontre ma compagne actuelle. Je n’ai jamais voulu lui cacher mes consommations, mais elle ne se doutait pas de ce que cela impliquait réellement. Il y avait peut-être un côté rock’n’roll qu’elle trouvait séduisant au début, mais elle a vite déchanté.

J’arrive à maintenir un peu le cap quand je suis avec elle. Mais dès que je ne suis plus avec elle, je m’arrache. Les quantités augmentent. La coke, ça passe à deux, puis trois soirs par semaine. Au début, c’était un demi-gramme. Puis c’est devenu un gramme, un gramme et demi, parfois deux grammes par session. Je bois aussi beaucoup d’alcool le matin pour calmer les angoisses. Ça m’arrive de sortir à neuf heures, d’aller acheter des flashs de vodka et de les boire, caché à côté de la poubelle du magasin, juste pour pouvoir tenir le coup..

©Mélanie Hoffmann

Je sais que je veux m’en sortir. Mais je ne sais pas comment faire. Chaque 1er janvier, comme j’avais déjà réussi à tenir six mois, je réessaie d’arrêter. Je tiens un mois, parfois deux. Mais je ne supporte plus la vie sans produit. C’est très triste. Le métier que je fais ne me plaît plus. J’ai pris du grade, je suis devenu manager, directeur adjoint d’une agence. C’est un poids trop lourd que je ne sais pas gérer. Alors je donne toute mon énergie au travail, parce que je sais que le soir, il y aura la récompense.

Je ne sais plus comment m’en sortir, parce que tout est trop ancré dans mon quotidien. Je me dis qu’il faut que je parte, sinon je vais y laisser ma peau. Quand je consomme, je deviens effrayant. Je prends des quantités complètement déraisonnables de drogue. Je finis avec le nez qui saigne. C’est catastrophique. J’habite à côté d’un point de deal. Dès que l’envie arrive, il me suffit de deux minutes de vélo. J’ai aussi une épicerie juste en bas. Je me dis que ce n’est plus possible, qu’il faut que je parte. Je demande ma mutation. Elle est acceptée.

Je pars à Bandol en espérant que les choses me sourient de nouveau. J’arrive dans le Sud. Mais je sous-estime complètement le poids de l’éloignement de ma famille, de mes amis et de ma compagne. À l’instant même où je me retrouve seul, je recommence à consommer. Là-bas, plus personne ne me voit. Il n’y a plus personne pour me juger. Je suis dans un profond mal-être. Je me sens seul, je me sens triste. Alors je consomme… et là, c’est la catastrophe. Je ne vais plus au travail. Un soir, j’appelle un gars et je lui demande de me livrer deux grammes. Il m’encourage à en prendre quinze, pour éviter de faire des allers-retours. J’avais du liquide sur moi, alors je prends les quinze grammes.

Ces quinze grammes, je les ai consommés en deux jours.

Ce qui m’a arrêté, c’est ce que j’ai cru entendre.

Je n’ai pas dormi depuis quarante-huit heures. Je n’ai pas mangé. J’ai à peine bu de l’eau… mais pas mal d’alcool. Et là, j’entends des bruits sur le parking. Puis je vois la poignée de ma porte qui bouge. Je suis totalement défoncé.

Je me mets à crier : « Qu’est-ce que vous voulez ? Qu’est-ce que c’est ? Je vais appeler les flics ! » J’appelle la police. Les policiers arrivent. Je sors de mon appartement, totalement hagard, un couteau à la main. Ils me braquent avec leur arme et me crient de le jeter. Alors je le jette. Ils finissent par partir. Je me renferme, persuadé que ce sont des types venus me braquer parce qu’ils savent que j’ai de l’argent liquide chez moi.

À partir de là, le danger est partout. Je suis persuadé qu’il y a des gens dans tout mon appartement. Je m’enferme dans ma salle de bains. Je pense qu’ils essaient de forcer la porte. Je le vois, très clairement. Je suis persuadé qu’ils veulent entrer avec un pied-de-biche. Je suis persuadé qu’ils sont là pour me tuer.

La salle de bains donne sur la chambre, qui donne elle-même sur une fenêtre. Je donne trois coups de pied dans la cloison en placo, je défonce le mur, je passe à travers et je saute par la fenêtre. Je me retrouve dehors.

Je suis quasiment à poil. On est en décembre. J’ai juste un tee-shirt et un jean. Je n’ai ni mon téléphone, ni mes lunettes. Je suis très myope, je ne vois presque rien.

Je me mets à courir dans la ville en hurlant au secours, persuadé que deux hommes armés veulent me tuer. Je finis littéralement à genoux dans un jardin, avec le canon d’une arme sur la tête. La personne appuie sur la détente… mais rien ne part. J’ai fait une grosse crise psychotique.

Les pompiers arrivent. Ils me prennent en charge. Moi, je suis toujours persuadé d’avoir été victime d’une tentative d’assassinat. Ils m’emmènent à l’hôpital Sainte Musse, à Toulon. Là, je rencontre des psychiatres. Ils me mettent sous camisole chimique et je reste hospitalisé en psychiatrie pendant quarante-huit heures. Nous sommes le 3 décembre 2024. C’est le moment où je touche le fond.

Pour moi, je suis mort. La cocaïne m’a tué.

En consommant ces quinze grammes, je me disais que j’allais peut-être mourir. Mais je ne pouvais pas m’arrêter. Je me souviens d’une assiette sur laquelle les traces faisaient toute la longueur. Je ne pouvais plus m’arrêter. Même si la conséquence devait être d’en crever, je continuais. Je pensais que mon cœur allait lâcher. En réalité, c’est mon cerveau qui a complètement vrillé. Mes parents viennent me chercher et nous rentrons à Grenoble. Ils n’étaient pas au courant de mes problèmes de dépendance. Tout leur explose au visage. Ils découvrent l’ampleur de la situation d’un seul coup.

©Mélanie Hoffmann

Ça, c’est le point de départ de ma rémission, il y a un an et trois mois.

À partir de là, je me débats dans tous les sens. Je mets tout en place. Je retourne au CSAPA. Je mets en place des suivis psychologiques. Je reprends aussi les groupes de parole que je fréquente toujours aujourd’hui, notamment les Narcotiques Anonymes. Je pars directement en post-cure, parce que j’étais déjà sevré. J’avais décroché mes trois premiers mois tout seul, sous benzodiazépines. Je fais ensuite ma consolidation de cure, qui dure un mois, à Chant’Ours, à Briançon, en mars 2025. J’ai été diagnostiqué TDAH. Je me rends compte de l’impact du professionnel sur le personnel. Je comprends que je n’arriverai pas à maintenir durablement une abstinence si je suis malheureux et frustré dans mon travail.

Je ne me reconnaissais plus dans le monde de l’entreprise tel que je le connaissais, cette espèce de gigantesque mastodonte inhumain. Aujourd’hui, dans beaucoup d’entreprises du tertiaire, on ne vous demande plus seulement d’effectuer une tâche. On vous demande aussi d’adhérer au projet de l’entreprise : participer, faire des posts LinkedIn, dire que tout est génial, créer une dynamique autour de cette espèce de dieu qu’est l’entreprise. J’avais vraiment l’impression de me trahir en jouant à ce jeu-là. C’était possible tant que les mécanismes de compensation, l’alcool et la cocaïne, me permettaient de tenir. Mais à partir du moment où je décide d’arrêter ces produits, je comprends que je ne peux plus continuer dans la banque. Après la post-cure, je fais un bilan de compétences et je décide de me réorienter.

Et aujourd’hui, j’en suis là. La suite, c’est au prochain épisode. En septembre, je reprendrai des études pour préparer un CAP de cuisine.

©Mélanie Hoffmann

Je suis suivie par le CSAPA depuis septembre 2025. À la base, j’ai appelé ici quand mes consommations ont commencé à devenir trop quotidiennes. Avant, j’avais des addictions, mais j’arrivais à les espacer davantage. À ce moment-là, je consommais surtout des stimulants au quotidien. Mais j’avais aussi commencé à avoir accès à des opioïdes. J’ai appelé le CSAPA en avril-mai 2025. Je suis passée par les Consultations Jeunes Consommateurs (CJC).

Entre le moment où j’ai appelé et le moment où j’ai eu mon premier rendez-vous, j’ai arrêté les stimulants parce que ça me faisait vraiment trop de mal. Je me suis rendu compte que les opioïdes me faisaient me sentir moins mal, dans mon corps comme dans ma tête. J’avais commencé à consommer de l’héroïne. Un peu de Skénan aussi, mais c’était surtout quand je n’avais pas accès à de l’héroïne. La plupart du temps, j’arrivais à faire des pauses régulières pour éviter de me retrouver coincée dans une dépendance. Au bout d’un moment, j’ai eu de plus en plus de mal, et j’ai enchaîné des périodes de consommation de plus en plus longues. Pendant longtemps, au CSAPA, je n’ai été suivie que par la travailleuse sociale, Camille. Je n’avais pas encore de médecin. Je n’étais même pas sûre de vouloir un suivi médical. Je ne voulais pas de TSO1.

Je me suis rendu compte au moment des sevrages d’héroïne, que c’était beaucoup plus facile si je prenais de la prégabaline2 pendant le sevrage. Ça éliminait quasiment tous les symptômes du manque : il restait environ deux jours de symptômes physiques, puis c’était surtout mental. J’arrivais à ne pas trop faire monter ma tolérance à l’héroïne. Je l’achetais dans un four3. À Grenoble, j’ai toujours tout chopé en four. J’avais vu sur Internet que la prégabaline pouvait atténuer les symptômes du sevrage d’héroïne. Et c’est un produit que j’avais déjà expérimenté par moi-même, simplement dans un contexte festif, et que j’avais beaucoup apprécié. Assez vite, j’ai eu l’idée de demander une ordonnance de prégabaline au médecin, pour arrêter d’en acheter à chaque sevrage.

Je suis dans une association de réduction des risques en milieu festif, donc ça me permet d’avoir une certaine connaissance du milieu. J’ai également des amis qui travaillent en CAARUD et en CSAPA. C’est dans les soirées techno légales que j’ai commencé à rencontrer les associations de réduction des risques à Lyon. Mais très vite, je me suis intéressée aussi au milieu de la free4. Keep Smiling, c’est l’association qui m’intéressait le plus, pour ses valeurs. J’ai donc commencé à y faire du bénévolat, alors même que ça ne faisait pas longtemps que j’étais dans le milieu festif et dans les consommations.

De base, les CJC, c’est un dispositif court : il y a quatre rendez-vous. Ce n’est pas vraiment adapté à une consommation d’opioïdes et ce n’est pas un dispositif prévu pour des suivis de longue durée. Mais ça permet d’accéder à un suivi classique. Quand on arrive avec une consommation d’opioïdes, ils nous orientent directement vers une démarche de suivi volontaire plutôt que de nous faire passer par le parcours CJC pour les premiers rendez-vous, parce qu’ils savent que ça va probablement nécessiter un accompagnement plus long. ça m’a permis de réduire le temps d’attente. S’il avait fallu attendre un an, je ne suis pas sûre que j’aurais appelé le CSAPA aussi vite.

Quand j’ai vu le médecin, le docteur Hustache, à la fin du mois de décembre 2025, elle m’a convaincue de l’intérêt du TSO. Elle m’a fait tout un discours sur son intérêt. Elle m’a expliqué que son objectif n’était pas simplement de pallier la consommation d’opioïdes, mais de traiter l’addiction en elle-même. En restabilisant le système de récompense on permet, à terme, une diminution de l’addiction. C’est vers la mi-décembre que je l’ai commencé. Et ça a quand même un peu changé ma vie. Au début, elle se disait que, dans mon cas, il n’y avait peut-être pas besoin d’un TSO, si les mécanismes de l’addiction étaient encore relativement récents. C’est vrai que, lorsque je lui racontais mon parcours avec les prods, l’addiction aux produits était apparue relativement tard.

Mais en réalité, cela faisait déjà très longtemps que j’avais des comportements addictifs avec d’autres choses que les produits, en particulier des comportements à risque. En fait, je n’ai pas commencé par développer une addiction aux produits. J’ai plutôt l’impression que les produits sont venus prendre la place d’autres addictions, ou combler quelque chose qui s’exprimait déjà à travers elles.

Les addictions, en fait, c’est quelque chose qui remonte à aussi loin que je m’en souvienne. Au collège et au lycée, j’étais très mal dans ma peau et j’avais beaucoup de comportements à risque. Je faisais aussi beaucoup de sports à risque, notamment du VTT de descente et du ski, puisque j’habitais en montagne, juste en dessous d’une petite station. J’étais très isolée, à la fois socialement et géographiquement. J’habitais dans les montagnes au-dessus de Chambéry. J’ai également des troubles psy et les troubles neurodivergents : je suis autiste et TDAH, ainsi que d’autres troubles psy. Un joyeux cocktail qui faisait aussi que j’étais constamment en recherche de stimulation.

J’ai l’impression d’avoir toujours été sujette à l’ennui, et que c’était compliqué pour moi de trouver quelque chose qui me stimule vraiment. Il y a eu les comportements à risque en manifestation, les mutilations, les TCA5, le BDSM6 … Je trouvais toujours quelque chose de nouveau.  L’addiction a donc été un glissement très logique, et finalement très facile. Mais les produits sont arrivés tard. Ils sont apparus après ma rencontre avec le milieu festif, il y a un peu plus de deux ans.

©Mélanie Hoffmann

À dix-sept ans, j’ai rencontré l’alcool. J’ai commencé à boire quand je suis partie de chez mes parents pour mes études à Grenoble, en prépa scientifique maths-physique-chimie. J’ai fait quelques soirées avec des amis, et j’ai immédiatement commencé à boire beaucoup et très vite. J’ai très vite arrêté, parce que j’ai vu que l’addiction commençait à s’installer. À cette période-là, j’étais dans une posture très straight edge et je ne voulais plus rien prendre du tout, pas même un Doliprane. Ça m’a pris un an entre le moment où j’ai décidé que je voulais arrêter et le moment où j’ai réussi à ne plus avoir de comportements addictifs avec l’alcool. Après ça, pendant deux ans, j’ai réussi à ne plus rien consommer du tout. 

Je suis arrivée à Lyon à dix-neuf ans pour intégrer l’ENS. Mais très vite, j’ai décroché. Il fallait que je commence à travailler sérieusement, mais je n’y arrivais pas et, à un moment, mon cerveau a bloqué. J’ai arrêté l’ENS très rapidement et j’ai démissionné au bout de quelques mois. C’est à ce moment-là que j’ai recommencé à fréquenter le milieu festif, et que ma dépression s’est aggravée. Et il y a aussi eu toute la période des manifestations, où j’avais beaucoup de comportements à risque. C’était l’époque des mobilisations contre la dernière réforme des retraites. Entre ça et la dépression qui se renforçait, j’ai commencé à ressentir à nouveau des cravings. À ce moment-là, ils concernaient surtout l’alcool. J’ai décidé alors d’aller chercher d’autres produits qui me feraient moins de mal que l’alcool. C’est à ce moment-là que, à la fois dans cette démarche et en recommençant à sortir en soirée, j’ai découvert tous les autres produits. C’est aussi à cette période que j’ai rencontré la réduction des risques. La plupart des fêtes où j’allais, j’y allais avec Keep Smiling, comme intervenante en réduction des risques. Ça me convenait bien : entre deux missions, je pouvais aussi profiter de la fête.

C’est à cette période que j’ai commencé les stimulants, mais uniquement en soirée. Je prenais surtout du speed, principalement en parachute. Comme on l’achetait à plusieurs en grosse quantité pour faire baisser les prix, je me retrouvais souvent avec beaucoup de produit chez moi. J’avais essayé la kétamine, la MDMA et la cocaïne, sans vraiment accrocher. Mais la découverte du LSD a été une véritable rencontre. J’en prenais régulièrement, souvent à fortes doses, le plus souvent seule, dans une démarche thérapeutique. Je cherchais une expérience intense, mais sans développer d’addiction.  À ce moment-là, les addictions restaient encore gérables. Je n’avais pas vraiment de comportements addictifs vis-à-vis des produits, même si j’allais en soirée toutes les semaines et que je prenais donc du speed toutes les semaines. En dehors des psychés, c’était surtout festif. Mais le festif était devenu toute ma vie.

Après avoir démissionné de l’ENS, j’ai été salariée à mi-temps chez Keep Smiling. Mais le burn-out est arrivé très vite. C’est pendant cette période, et au moment de mon déménagement à Grenoble, que j’ai commencé à beaucoup consommer de kétamine. J’en ai d’abord repris en festival, puis je suis rapidement passée à de très grosses doses, d’abord en plug, puis en injections intramusculaires. Les quantités ont augmenté très vite. En quelques semaines, je me faisais de grosses perches tous les soirs en rentrant, avec une tolérance qui montait en flèche. J’ai alors démissionné de mon poste salarié à Keep Smiling pour redevenir simplement bénévole. Et quand j’ai démissionné, les consommations quotidiennes de kétamine se sont tout de suite calmées. Après ça, la kétamine est restée dans ma vie, mais de manière plus occasionnelle, en général une fois par semaine, avec des périodes de consommation plus importantes, principalement en festival. Elle me permettait surtout de supporter le travail. C’est là que les addictions devenaient vraiment ingérables. Il m’arrivait aussi d’y avoir recours lorsque je traversais des difficultés émotionnelles, mais ce n’était plus du tout quotidien.

 À ce moment-là, il y a eu une grosse période d’instabilité. Il y avait la peur de la précarité, le fait de ne pas savoir comment j’allais pouvoir avoir des revenus si je n’étais pas capable de travailler. Je n’avais qu’un an de droits au chômage à ce moment-là. C’est aussi à ce moment-là que j’ai appris que je n’avais pas forcément besoin d’un diagnostic pour avoir droit à l’AAH. Je suis retournée voir ma médecin généraliste pour constituer un dossier, en raison des TSA, du TDAH, de traumas complexes, d’angoisses et de réminiscences qui compliquaient beaucoup la gestion du quotidien. J’ai détaillé tous mes symptômes au quotidien, et ça a suffi. J’ai déposé la demande, mais l’AAH a mis du temps à arriver. C’était une période très difficile, avec beaucoup de chamboulements et d’instabilité. J’avais essayé un antidépresseur, mais ça ne fonctionnait pas du tout. Je ne dormais quasiment plus.

C’est à ce moment-là, au printemps 2025, que j’ai commencé à consommer des stimulants au quotidien. C’était surtout des cathinones7, de la 3-MMC.Et c’est aussi à ce moment-là que j’ai eu mes premières consommations d’opioïdes, de l’oxycodone et de l’hydromorphone. Les opioïdes restaient très occasionnels. C’étaient plutôt des après-midis où on se disait qu’on allait se faire une après-midi « confort ». J’avais de grosses douleurs chroniques, liées au fait que je ne dormais quasiment pas. Les opioïdes représentaient un peu un moment de répit dans tout ça : une demi-journée où je me sentais bien, et où je pouvais ensuite dormir correctement. C’est aussi à ce moment-là que j’ai commencé à envisager les injections. 

On a acheté sur internet une cathinone appelée NEP (N-ethylpentedrone). C’est une substance beaucoup plus puissante que les autres cathinones. En trace, vingt milligrammes, c’est déjà une grosse dose. Et j’ai commencé très vite à l’injecter. Les effets durent très longtemps, donc c’est très compliqué de dormir après avoir pris de la NEP. Mais surtout, dès qu’on en prend un peu trop, ça provoque des congestions dans tout le corps : les muscles deviennent très durs et extrêmement douloureux. On n’arrive plus à bouger, parce que le moindre mouvement déclenche une contraction brutale. Il faut réussir à détendre progressivement l’ensemble du corps. Je me retrouvais dans cette situation presque tous les jours. C’était vraiment très difficile à vivre. Dans mon parcours de consommation, j’ai toujours pris des doses importantes. J’ai toujours recherché des effets forts, parce que je n’arrivais pas à me contenter de moins.

Et c’est à ce moment-là, en juin 2025, que j’ai voulu commencer l’héroïne. J’étais curieuse de découvrir cette substance, de comprendre en quoi elle était différente des autres. J’ai tout de suite commencé à l’injecter. À cette période, je faisais presque exclusivement des injections, parce que j’aimais le rituel, le geste, et que c’était devenu très important pour moi. Je m’injectais presque plus pour le geste lui-même que pour les effets.

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La consommation d’héroïne est vite devenue très fréquente. À ce moment-là, j’arrivais encore à ne pas en consommer au quotidien : je faisais un jour avec, un jour sans. Mais c’était compliqué à tenir. Je n’avais aucune idée des doses que je prenais. Alors, fatalement, ce qui devait arriver est arrivé : j’ai fini par faire une overdose. J’avais déjà demandé des rendez-vous au CSAPA à ce moment-là, mais j’étais encore sur liste d’attente. Lorsque j’ai fait l’overdose, par chance j’étais avec mon amoureuse et colocataire actuelle. On avait de la naloxone8 à la maison et elle m’a sauvée. Ça a été une grosse angoisse, une forte envie d’arrêter, une grosse remise en question. Mais je n’ai pas réussi à arrêter. Ça n’a pas changé grand-chose dans les consommations, si ce n’est que j’ai commencé à faire davantage attention aux doses, en ayant une meilleure conscience du risque d’overdose, ce qui m’a permis d’être un peu plus vigilante. C’est notre travail du sexe, celui de ma compagne et le mien, qui finançait nos consommations. L’AAH payait le loyer.

À ce moment-là, on arrivait encore à faire des pauses, à éviter d’augmenter les doses. Nos plus grosses injections tournaient autour de cinquante milligrammes de poudre, soit à peine deux ou trois milligrammes d’héroïne pure, parce qu’elle était vraiment de mauvaise qualité. Mais c’était évident pour moi que je développais une addiction à ce produit. L’héroïne était simplement en train de remplacer les stimulants.

L’été dernier, je suis partie en vacances chez une amie puis en festival. Mon amie avait de la DMT9 en cristaux. L’injection de DMT a été une expérience particulièrement marquante. C’était mon expérience psychédélique la plus intense, en termes de puissance des effets et de ce que ça m’a fait ressentir. Ça m’a amenée à prendre la décision de détruire tout ce que j’avais sur moi : héroïne et NEP. J’ai tout brûlé le soir même après cette injection de DMT. La NEP est un produit envers lequel j’ai développé, encore aujourd’hui, vraiment beaucoup de haine. C’est le pire produit que j’ai jamais consommé. Je continuais par addiction, mais ça me mettait vraiment mal mentalement, je détestais ça.

En rentrant, j’ai détruit tout ce qu’il me restait de Skénan et d’héroïne chez moi. J’ai réussi à ne pas reprendre l’héroïne pendant un moment. Mais comme ma partenaire avait continué à consommer et que c’était devenu quotidien, le fait de la voir consommer m’a fait rechuter. J’ai recommencé au même moment où j’ai commencé à avoir des rendez-vous au CSAPA avec la travailleuse sociale. C’est un peu un hasard que les deux soient arrivés en même temps. Très vite, les doses sont montées et la tolérance aussi. Et c’est à ce moment-là que c’est devenu très, très cher. Ça a commencé à nous coûter cent euros par mois, puis deux cents euros par mois, et très vite c’est passé à six cents euros par mois, puis mille euros par mois. Heureusement, on avait le TDS10 qui nous permettait d’amortir ça. Mais ce n’était pas tenable. J’ai continué pendant toute cette période, à l’automne, à essayer de faire des sevrages, à essayer de réduire mes doses, etc. Mais ça ne tenait pas longtemps. Ça me permettait quand même de faire redescendre la tolérance régulièrement. Je m’enfermais de plus en plus. Je ne me mettais plus dans aucun projet. Ça devenait compliqué d’aller voir ma famille aussi, etc. J’attendais vraiment le rendez-vous avec le médecin. Très vite, j’ai compris que la proposition du TSO était une bonne idée. Même avec la prégabaline, je ne réussirais pas à réduire mon budget. Elle m’a mise sous buprénorphine. La forme qu’elle m’a donnée, Orobupré, est une forme beaucoup plus facile à prendre que le Subutex. Ça se dissout tout seul sur la langue très vite, et ensuite il suffit de garder la salive en bouche, plutôt que de devoir le placer sous la langue.

J’ai tout de suite été convaincue, au fond de moi, que je venais de prendre la bonne décision. Au moment où j’ai commencé la buprénorphine, j’ai eu le sentiment que je n’étais plus seule face à l’addiction. Je me suis dit : « Ah, je vais enfin pouvoir me reposer, arrêter d’être en lutte permanente contre mon cerveau. » Les cravings ont disparu, les envies de consommer se sont envolées toutes seules. C’est le premier traitement qui m’aide vraiment sur ma dépression. Il me stabilise émotionnellement. J’ai l’impression que la vie est enfin devenue plus facile. Pas seulement par rapport aux consommations, mais aussi dans la manière de gérer mon cerveau. Pour moi, c’est presque un miracle. J’ai ensuite demandé de la Ritaline à mon médecin. Elle était plutôt contente que ce soit moi qui en fasse la demande, parce qu’il était évident qu’il valait mieux que je prenne de la Ritaline, qui procure des effets beaucoup plus stables, plutôt que de continuer à m’injecter des stimulants. 

Depuis que j’ai ces deux médicaments, j’appelle ça le « combo gagnant ». La drogue est sortie de mon quotidien. Je continue à consommer de temps en temps, mais ce n’est plus du tout comme avant. Je prends encore parfois de la kétamine, parce que j’aime toujours les effets, j’aime toujours le fait de percher. Je compte aussi reprendre des psychédéliques, parce que ça me fait vraiment du bien. Les stimulants, c’est une fois de temps en temps, en contexte festif. Globalement, la drogue est sortie de mon quotidien. J’y pense presque plus. Mon objectif, c’est que ça reste comme ça.

Toutes les substances qui modifient la perception, comme la kétamine, les psychédéliques, mais aussi le GHB ou la prégabaline, je compte continuer, parce que j’aime ces expériences, le fait d’explorer le monde avec les sensations et la perception que ces produits donnent. Je trouve ça vraiment intéressant et je n’ai pas envie d’arrêter ça. Ce ne sont pas des produits qui me font développer des comportements addictifs. J’ai toujours eu un intérêt pour le fait d’explorer des états de conscience modifiés.

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Récemment, il y a eu un gros déclencheur. J’ai été convoquée au commissariat pour mon permis de conduire, suspendu après un test salivaire positif au Nouvel An. La police réveille chez moi d’importantes angoisses traumatiques. J’ai recommencé à consommer des stimulants au quotidien. C’était avant-hier. Je me rends compte que la buprénorphine ne suffit pas face à ce type d’événements. Il faut que je trouve d’autres façons de gérer ces moments-là. Mais je suis beaucoup plus stable. Les comportements à risque ont vraiment diminué. J’ai l’impression d’avoir découvert, avec la buprénorphine, le médicament dont j’avais besoin depuis une dizaine d’années, bien avant que les consommations de produits ne prennent cette place. J’ai le sentiment que c’est le traitement qui répond exactement à ce dont j’avais besoin depuis tout ce temps, et que les produits n’étaient finalement qu’un symptôme d’un problème plus profond. Et ça, sans être venue au CSAPA, je n’y aurais jamais eu accès. Et ça me donne beaucoup d’espoir de me dire que je ne vais pas juste passer ma vie à batailler toute seule pour gérer mon addiction.

En ce moment, je redécouvre l’idée que j’ai un futur et que je peux à nouveau imaginer des choses pour l’avenir. Peut-être qu’un jour, j’aurai une maison avec un jardin et un potager. 

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Si on remonte vraiment aux origines, j’ai commencé à fumer la clope vers onze ans, en piquant celles de ma mère. À l’adolescence, j’ai fumé du shit. Je faisais alors partie du petit groupe de (pseudo) rebelles d’un bon collège privé parisien. J’étais très stressée à l’approche du brevet, alors en troisième, j’ai fait le choix de partir en internat. Je pense que j’avais besoin de cette structure et de pouvoir prendre un nouveau départ. L’internat est connu pour remettre dans le droit chemin. Il y a des heures d’études et de travail, c’est vrai, mais en dehors de ces heures-là, il n’y a aucun adulte. On prenait le train pour aller à l’internat, et tout le monde picolait, à l’aller comme au retour. À l’internat, on fumait des joints dans les toilettes. On sniffait des déodorants aussi. Des trucs très stupides…

Après le collège, je me retrouve dans un bon lycée parisien. C’est assez compliqué pour moi d’expliquer pourquoi les choses se sont passées comme ça, mais j’étais très, très anxieuse. À cette période, j’ai commencé à pas mal picoler parce qu’il y avait une petite cave à vin dans un cagibi chez mes parents, alors je piquais les bouteilles. On était trois copines proches, et on faisait n’importe quoi : on buvait, on fumait un peu de shit. J’en vendais même un tout petit peu au lycée, juste entre copains. À la fin de ma première, je pars à Londres, où mon père m’a payé des cours d’anglais, mais je les ai très peu suivis. À la place, je me suis retrouvée en Écosse pendant le sommet du G8 de 2005, dans les milieux contestataires, puis dans les squats de Londres avec mon copain de l’époque. Au retour, j’ai eu dix-sept ans et je décide de ne pas rentrer chez moi : je quitte mon copain et je pars vivre dans la rue. Je ne me souviens plus si je préviens ma mère ; je crois qu’à l’époque je commençais à lui raconter n’importe quoi, que j’allais trouver un travail.

Très vite, j’ai été liée au milieu de la free party. Un mec que je connaissais m’emmène dans une première teuf. C’est là que j’ai commencé à prendre des produits, sans vraiment comprendre ce que c’était ni les doses. Bien plus tard, j’ai croisé des gens qui consomment, qui se renseignent et qui s’appliquent à comprendre ce que sont les produits. Moi, à l’époque, je n’avais aucune culture des drogues. Tout ce que je savais, c’est que je coupais tout ce qu’on me donnait en deux, en quatre, parce que j’avais trop peur de ne plus être maître de moi-même. À ce moment-là, mon objectif était très primaire : trouver un mec avec un camion. Le camion, c’est un moyen de voyager, mais c’est aussi une maison. D’où est-ce que j’ai pris cette idée? Je n’en ai aucune idée, à part que je me disais que pour être un écrivain ou une personnalité, il fallait voir le monde. J’étais convaincue d’être cloisonnée dans un environnement très fermé et surtout d’être hyper protégée.

Je m’identifiais beaucoup aux écrivains que j’avais lus, qui étaient passés par les bas-fonds, qui avaient vécu des aventures complètement folles. J’ai été très marquée par les films sur la culture des toxicos, sur la culture underground, par toute cette esthétique de la saleté, du rejet des normes. Il y avait un aspect presque politique dans cette idée : je ne pouvais pas accepter de vivre comme une soumise dans ce monde. Je voulais être libre, et la liberté absolue, c’était la rue. C’était de ne demander aucune aide à l’État. Même si, évidemment, on peut s’interroger : faire la manche tous les jours, dépendre des gens qui passent, est-ce vraiment une forme de liberté ?

Je me suis retrouvée avec un nouveau mec, on a passé deux semaines ensemble dans son camion autour de Paris. Avec ses copains, il allait la nuit voler dans des champs de pavots médicinaux, ceux qui servent à faire de la morphine et ses dérivés. C’est une des choses les plus stupides que j’aie faites de ma vie. Tu peux te faire tirer dessus, aller en prison longtemps. Il cuisait les têtes de pavots pour faire une décoction qu’on appelle la rachacha, qu’il revendait ensuite en teuf. Ce mec m’a finalement virée, déposée sur le bord de la route en me disant que j’étais trop immature. Je réalise aujourd’hui l’absurdité de la situation : évidemment que j’étais immature, j’étais mineure. J’ai traîné un temps à Bastille, où il y avait une petite communauté qui vivait sur les quais et je vends alors ce qu’il me reste de rachacha. C’est là-bas que j’ai vu pour la première fois quelqu’un s’injecter de la drogue. C’est une image qui reste gravée dans ma mémoire. J’avais l’impression de voir l’interdit, le mystère et le mystique.

Je décide de quitter Paris, je prends un train un peu au hasard jusqu’à Montpellier. Sur le bord de la route, près de Sète, je croise un mec torse nu, hyper beau, avec des cheveux bouclés, trois chiens noirs et un camion. Il me donne de l’ecstasy et on se met ensemble. J’allais passer deux ans dans la rue avec ce gars, F., qui a dix ans de plus que moi. On va de ville en ville, de teuf en teuf et je commence à prendre plein de drogues différentes. Il n’y a pas eu de choix conscient, je prenais ce qu’on me proposait.

Très vite, je comprends que ce mec est un toxico qui s’injecte de la drogue. Lui, il ne voulait pas que je m’injecte, mais je finis par le convaincre. Il y a eu de l’héroïne, de la cocaïne et du Skenan11. Un lien de dépendance se crée entre nous. Je me repose sur lui pour mes injections, je me dis qu’il ne faut pas que je regarde comment il fait, pour ne pas pouvoir le faire moi-même. Et évidemment, tout ça se mélange à la sexualité. Il y a un rapport charnel à l’injection de drogue, il y a toute une mythologie, toute une mise en scène autour du sang, du corps, du partage. F. m’apprenait la vie de la rue, comment faire la manche, comment respecter les passants. On picolait pas mal, on tapait des drogues quand on avait de l’argent. Il y a des fois où il m’injectait des mélanges de drogues dont les doses étaient dix fois trop fortes, mon cerveau pétait les plombs.

On retourne à Paris, et je tombe enceinte, car F. voulait un enfant. J’avais encore un tout petit peu de lucidité, mais j’avais peur de perdre F. C’est dur de prendre des décisions quand tu es une enfant, quand ton cerveau n’a pas fini d’être formé, et qu’en plus tu es droguée. J’étais encore un peu en contact avec mes parents et mon père débarque de Moscou. J’étais hyper fière de lui dire « Je vis en camion, je suis une clocharde, je suis crade, et je suis enceinte. »

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Je ne le savais pas encore, mais la venue de mon père en France n’était pas anodine. Mes parents nous tendent un guet-apens au McDonald’s de Montparnasse et les flics m’emmènent à l’hôpital Sainte-Anne, en psychiatrie. Un grand professeur me diagnostique schizophrène. Mes parents savaient que je n’étais pas schizophrène, mais ce qu’ils voulaient, c’était que j’avorte. L’hôpital m’y a contrainte. Là-bas, je suis complètement abrutie par les médicaments. Je bave et je me roule sur le sol. Ma mère finit par signer une décharge contre l’avis médical pour me faire sortir. Longtemps après, elle m’a confié leur avoir dit : « Je préfère qu’elle soit libre dans la rue que dans cet état-là. »

Je suis restée un temps chez mes parents, mais j’étais très en colère contre ma mère qui m’avait forcée à avorter. Et puis je n’arrivais pas à couper avec F. Je finis par le retrouver et on part se poser à Lyon. Pendant toute la période où j’étais enceinte, j’avais arrêté toutes les drogues, la cigarette, l’alcool, par dégoût, et par décision délibérée. Même si mes choix étaient un peu foireux, j’étais tout de même consciente que l’alcool et les stupéfiants détruisent la vie de l’enfant. Arrivés à Lyon, on fait la manche, on se fait démonter le camion pièce par pièce par des gitans et on prend de l’héroïne.

Un jour, je me réveille et je suis en manque : j’ai perdu la vue, j’ai perdu l’ouïe. F. m’a portée sur son dos jusqu’à un CSAPA, qui n’a pas pu me prendre. Je pense que c’était parce que j’étais mineure, je ne sais plus vraiment. Il a trouvé du Subutex12] auprès d’autres personnes à la rue et me l’a injecté. Je crois que c’est peut-être aussi le moment où je commence à m’injecter toute seule pour pouvoir me soigner. Le Subutex, normalement ça ne s’injecte pas, ça détruit les veines, ça fait des mains énormes, bouffies. Mais c’est comme ça que j’ai commencé à prendre des médicaments de substitution, achetés dans la rue, parce que j’étais passée de l’autre côté : je ne pouvais plus vivre sans.

J’avais dix-huit ans quand ma mère m’annonce que ma grand-mère a la maladie d’Alzheimer et elle m’emmène la voir en Israël. Juste avant de retourner à Lyon, au retour de ce voyage, elle m’achète un ordinateur portable. Je commence alors à écrire tout ce qui se passe. Et ça débloque un truc. C’est à ce moment que je commence à en avoir marre de ce que je vis là, avec ce mec complètement taré. Vers dix-neuf ans, je dis à ma mère que j’ai envie de rentrer et je rentre. Ma mère me trouve un appartement à Paris et elle fait tout pour moi. Elle et son compagnon de l’époque me soutiennent énormément. Je passe mon bac mention assez bien, tout en continuant à m’injecter du Subutex tous les jours. Lors de mon hospitalisation à Saint-Anne, j’avais participé à des ateliers d’art-thérapie. J’y avais compris que l’art peut naître de situations difficiles. Je décide d’intégrer une école préparatoire aux Beaux-Arts, que ma mère paye pour moi et où elle avait enseigné en tant qu’historienne de l’art. Et je passe le concours des Beaux-Arts de Paris et je le réussis, ce qui était complètement fou !

J’étudie aux Beaux-Arts pendant trois ans et demi. Je ne vais pas dire que c’était simple, je me sentais complètement scindée : d’un côté, ma mère est historienne de l’art brillante et écrivain ; je viens d’une famille russe cultivée, avec des écrivains, des traducteurs et des artistes. Et de l’autre côté, j’avais vécu pendant deux ans à la rue. Au départ, c’était dur, mais je finis par m’adapter. Les gens aimaient mon travail, je faisais des expos, on me passait des commandes. Mon appartement par contre, c’était la crasse absolue, je n’y arrivais pas du tout.

Je commence à être suivie pour la première fois dans un CSAPA, le CSAPA « 110, Les Halles ». C’est le moment où j’arrête d’acheter les médicaments dans la rue et où j’obtiens une prescription de Subutex. Je suis suivie par une équipe pluridisciplinaire, sans toutefois qu’on analyse vraiment pourquoi j’ai fait tout ça et pourquoi on en est là. Je finis par passer du Subutex à la méthadone. Je voulais vraiment arrêter complètement les injections qui me provoquaient des crises de panique et de la tachycardie. Je suis bien stabilisée avec la méthadone, mais aux Beaux-Arts, je n’arrive pas totalement à me sentir bien. Il y a peu de mixité sociale, beaucoup de pression. Je me sentais en décalage total avec les autres étudiants. J’étais dans un état dépressif et surtout très anxieuse, partagée entre l’envie d’être la meilleure et le sentiment d’être une grosse merde. Quand j’allais mal, je retournais voir F. en banlieue. On tapait parfois du Skénan ensemble.

En troisième année, je commence de plus en plus à traîner de nouveau dans la rue, à traîner avec les gens de la rue. C’est là que j’ai commencé à me rapprocher du monde du crack, alors que je savais que c’était le pire. Il y avait un examen important qui approchait et à chaque fois qu’il y a un grand examen, j’abandonne juste avant, parce que j’ai trop peur de me louper. Je l’ai fait de façon cyclique. Par exemple, je suis allée à la rue juste avant le bac. Ici aussi, je me suis enfuie, juste avant la fin de mon diplôme. C’est à ce moment que j’ai fumé du crack pour la première fois. La sensation est incroyable. Et ça dure une demi-seconde. Ton cerveau en redemande immédiatement.

On est en 2013, et je rencontre G., qui sortait alors tout juste de prison. Avec lui, tout est parti en vrille. J’ai perdu mon appartement, mes affaires, mes livres, et je recommence à dormir dans la rue. On a quitté Paris pour Valence, avec Tina, dite Foufouille, une chienne que j’avais récupérée après l’avoir vue être maltraitée. Quand il était en manque de crack, G. devenait hyper violent. Et dès le début, il m’humilie et me fracasse la tronche parce qu’il se sent mal. Je continuais parfois à m’injecter du Skenan ou du Subutex, mais il m’oblige à arrêter. En un sens, c’est grâce à lui que je finis par arrêter définitivement de m’injecter. Mais bon, à cause de quoi ? De sa violence et de la peur que j’avais de lui. À Valence, il me fracasse la tête dans la rue. Les flics sont arrivés. Il a pris un an et demi de prison. Et moi, je me suis retrouvée seule, à la rue, dans une ville que je ne connaissais pas, avec Foufouille.

J’appelle ma mère, mais elle me répond qu’elle ne peut plus m’aider, que c’est trop pour elle. Aujourd’hui, je la comprends : à chaque fois que je lui demandais de l’aide, je finissais par repartir dans la rue. J’ai commencé à être suivie par le CSAPA Tempo, à Valence, parce que j’avais toujours besoin d’ordonnances de méthadone. Ce CSAPA a été fondamental pour moi, j’y ai rencontré Blandine, qui a été mon éducatrice pendant presque cinq ans. Il y avait tout un suivi avec un médecin addictologue, un psy… À cette période-là, je ne prenais plus aucune drogue. Par contre, je buvais des bières fortes toute la journée pour tenir parce que j’étais toute seule avec Foufouille dans la rue. Boire dans la rue, c’était de la survie, parce que sinon, le réel est invivable. Mais zéro drogue. J’étais quand même assez fière de moi.

G. finit par sortir de prison. Il est reposé, plein de bonnes résolutions. Il va travailler dans une usine et il m’encourage à reprendre des études. Je m’inscris à la fac de littérature à Valence. Puis, au bout de quatre ans, il fait un burn-out et tout s’effondre. Il recommence la cocaïne au moment où je passe mes examens de licence. On perd notre appartement. Heureusement, on a un camion, donc on peut y vivre. J’essaie de le sauver, mais les violences reprennent. On recommence comme avant : on se drogue, je tape un peu de speed, je fume un peu de crack avec lui. On va en teuf, mais tout se passe mal, il m’humilie constamment. À chaque fois que je fume du crack, je vais mal. Je redescends mal. Il y a eu un moment où je me suis éclaté la tête contre une radio tellement je n’en pouvais plus. Je n’en pouvais plus en fait, je n’étais plus armée pour vivre ça. Qui est armé d’ailleurs ?

Là, j’ai décidé que c’était terminé. Je n’allais pas pouvoir revivre la rue, la drogue, la violence, c’était fini. Je le quitte et je m’enfuis. Grâce au CSAPA Tempo, on m’envoie dans une association en Ardèche pour me mettre à l’abri. J’arrive à redoubler ma troisième année de licence, parce que, là encore, j’avais arrêté les études. Et je réussis à obtenir ma licence ! Pour la première fois, je romps le cycle, j’avais un diplôme en main. On me fait plein de lettres de recommandation pour partir en master à Grenoble et on me trouve un hébergement. Je ne consommais plus, je ne buvais plus. Je prenais toujours de la méthadone, avec parfois des ajustements selon le stress. Mais ni alcool, ni cannabis, ni rien d’autre.

Je me réconcilie avec mon père et il m’envoie de l’argent pour payer le loyer. Mais quand la guerre en Ukraine éclate, l’argent de mon père ne pouvait plus transiter. Je me suis retrouvée à nouveau sans logement. J’apprends alors que G. est à Grenoble, hébergé par une association. Je me suis dit qu’il valait mieux crever chez lui que dans la rue.

Pendant le temps où je vivais dans ses appartements successifs qu’il détruisait un à un, je ne touchais à aucune drogue. J’allais en cours, je faisais le ménage dans son appartement, je nettoyais ses affaires. Jusqu’au jour où je me suis retrouvée séquestrée. Il fumait du crack toute la journée, il s’était mis en guerre avec ses voisins, il bloquait l’entrée avec une arme à feu. Les voisins ont gazé la porte. Foufouille et moi, on se cachait dans la salle de bain.

©Mélanie Hoffmann

Je me retrouve dans ce contexte complètement atroce et je n’arrive pas à partir. À retourner dans la rue. Parce que la dernière fois où je me suis retrouvée à la rue, quand on a perdu l’appartement à Valence, je m’embrouillais avec toutes les meufs. Il y en a une qui m’avait frappée en disant : « Tu as utilisé un mot compliqué exprès pour me mépriser. » Je n’arrivais plus à m’acclimater aux codes de la rue. Donc je n’arrive pas à quitter G, à partir de chez lui. Il y a même un moment où je me pose la question d’aller fumer du crack avec lui.

C’est là qu’est intervenu Totem, grâce à mon médecin. Chaque jour, je leur envoyais un message pour dire que j’étais en vie. Ils m’ont aidée à m’enfuir, m’ont payé l’hôtel, puis m’ont trouvé un appartement. Depuis, il n’y a plus de consommation. Je ne sais même plus depuis combien d’années exactement. Cinq, six, sept ans ? J’ai bu une coupe de champagne à Noël, c’était trop. Par contre, je prends de l’euphytose en quantité industrielle, cela m’aide énormément contre l’anxiété. Le jour où G. a quitté la ville, j’ai eu l’impression de respirer autrement. J’ai passé un an dans mon appartement à essayer d’aller mieux avant de postuler pour travailler.

Je suis suivie au CSAPA Point Virgule de Grenoble depuis quatre ans maintenant, avec le docteur Hustache. Quand je suis arrivée, tout le monde a dit que j’étais très stabilisée. Le sujet n’a jamais vraiment été la consommation, c’était le stress du master, l’incapacité à écrire mon mémoire, toutes ces problématiques d’angoisse. Je venais évidemment pour avoir mon ordonnance, mais on avait aussi des discussions autour des antidépresseurs et des anxiolytiques. Comme je n’ai pas de médecin traitant à Grenoble, le médecin du CSAPA m’aide pour toutes les questions de santé. On a aussi parlé d’arrêter la méthadone, le médecin est contre, parce qu’il y a beaucoup de rechutes. Le but, c’est que le quotidien soit stabilisé. Le CSAPA a été un ancrage pendant toutes ces années. Je savais que j’y serais entendue.

Ce que la drogue m’apportait, au début ? La liberté. J’étais très angoissée, et la drogue me permettait de parler avec aisance, d’oser aller vers les gens, d’appartenir à un groupe. Et puis, avec l’héroïne, tu décroches de tout. Tu ne sens plus rien. Tu es dans un cocon. C’est foutrement agréable de ne plus être confrontée au réel. Depuis que je ne consomme plus, j’ai un retour de stress et d’angoisse que je n’avais pas mesuré. Et je comprends pourquoi je consommais. Un psy m’a dit que j’avais utilisé la drogue comme un médicament, à cause du stress et de l’angoisse. De l’automédication, en somme. J’ai sans doute un syndrome anxieux généralisé depuis l’enfance.

J’ai un parcours un peu compliqué… J’avais de la motivation et du courage, mais je n’avais pas les bons outils. Et pendant très longtemps, il n’y avait personne pour vraiment m’aider. J’étais fâchée avec ma mère pendant dix ans. Mon père, à Moscou, voulait m’aider mais ne pouvait pas.

Et au milieu de tout ça, il y avait l’écriture. Ma mère est écrivain. En fait, dans ma famille, tout le monde écrit, tout le monde a publié un livre. C’est pour ça que c’est ambigu : je me suis enfuie pour ne pas suivre cet héritage familial, mais en même temps, cet héritage me pousse vers lui. Sauf que j’ai posé mes propres conditions, parce que je me suis échappée de ce monde-là et que j’ai vu et vécu des choses dont ma famille n’a pas conscience. Je crois que ma vision du monde en est devenue beaucoup plus large.

Et l’écriture, je m’y raccrochais, en me disant que j’allais écrire un livre, que ça allait me permettre de tenir. L’écriture, c’est ce qui allait me sauver. C’était une façon pour moi de couper avec l’horrible réalité dans laquelle je vivais. Je me disais que je vivais une expérience sociale que j’avais consciemment choisie. Je m’imaginais en journaliste en immersion dans les bas-fonds, là pour apprendre, pour témoigner. C’était une façon de me protéger du réel, mais c’était aussi une vraie envie, qui se matérialise aujourd’hui dans le fait d’en faire quelque chose. Ce n’est pas possible d’avoir vécu toutes ces horreurs pour rien.

  1. Traitement de substitution aux opiacés. ↩︎
  2. « La prégabaline est un médicament utilisé pour traiter notamment les douleurs neuropathiques. Elle est beaucoup plus prescrite en Afrique du Nord qu’en France. Ce sont souvent des personnes originaires d’Afrique du Nord qui arrivent avec leurs ordonnances, notamment des personnes réfugiées. Il y a aussi des personnes qui revendent les médicaments obtenus sur ordonnance.
    Certaines personnes arrivent également en France avec une dépendance à ce produit et doivent continuer à s’en procurer une fois sur place. La prégabaline circule aussi dans des cercles de personnes qui connaissent déjà ce produit. En France, on en trouve notamment dans certains réseaux de revente fréquentés par des publics réfugiés. À Grenoble, l’un des endroits où il serait le plus facile d’en trouver est le quartier Saint-Bruno. Tu as peut-être déjà entendu parler du Lyrica : c’est le nom commercial de la prégabaline.» Lucie*, 24 ans. ↩︎
  3. Lieu de vente illégal de drogues ↩︎
  4. (Free party) Fête organisée librement, généralement sans autorisation officielle, souvent en plein air et autour des musiques électroniques.  ↩︎
  5. Troubles du comportement alimentaire ↩︎
  6. BDSM (Bondage, Domination, Discipline, Sadisme, Masochisme) : ensemble de pratiques érotiques et de jeux de rôles ou de situations reposant sur un rapport de domination et de soumission consenti entre deux partenaires, et/ou sur la recherche de plaisir à travers la douleur reçue ou infligée. ↩︎
  7. Famille de substances de synthèse dérivées de la cathinone naturelle.   ↩︎
  8. Médicament d’urgence qui sert d’antidote pour stopper temporairement les effets d’une surdose (overdose) d’opioïdes. ↩︎
  9. Substance psychoactive psychédélique de la famille des tryptamines. ↩︎
  10. Travail du sexe. ↩︎
  11. Médicament contenant du sulfate de morphine, utilisé notamment dans le traitement des douleurs cancéreuses. ↩︎
  12. Médicament utilisé principalement comme traitement de substitution pour la dépendance aux opiacés. ↩︎

Un historien de l’art : Philippe Malgouyres est docteur en histoire de l’art et conservateur général du patrimoine au département des Objets d’art du musée du Louvre. Outre ses travaux sur la matérialité des objets et des œuvres d’art, il s’est intéressé aux différents régimes de l’image et à ses réceptions, et plus particulièrement à l’image religieuse. Il accompagne également régulièrement, par ses écrits, la création d’artistes contemporains.

Une photographe : Mélanie Hoffmann est photographe. Après des études de photographie, elle fonde, il y a plus de vingt ans, l’association Point Barre, installée à La Bifurk, à Grenoble, où elle anime depuis des ateliers de photographie destinés aux enfants comme aux adultes. Elle a également exercé comme photographe de mariage et de grossesse, avant de se tourner vers une pratique plus personnelle, centrée sur le reportage associatif et documentaire. Son travail, principalement en noir et blanc, privilégie les instants saisis sur le vif. Elle revendique une photographie instinctive, attentive à la spontanéité plutôt qu’à la mise en scène ou à la performance technique. Ses expositions, réalisées aussi bien en argentique qu’en numérique, explorent des thèmes variés – portrait, paysage, documentaire – avec un fil conducteur constant : l’exploration de la nature humaine, de ses peurs, de ses zones d’ombre et de ses mystères. Parmi ses séries figurent FreakThe Body Language (2019), Peur du noir (2021) et Abysses de l’âme (2025).

Une autrice : Floriane Bajart est journaliste, photographe, consultante WordPress et webdesigner.

Lucie* est DJ et mixe principalement lors de soirées, festivals et teufs, dans les univers de la tekno et des musiques psychédéliques. Elle organise également, dans le Vercors, des week-ends queer, sexpositifs et kinky, autogérés, réunissant environ 40 à 50 personnes pendant quatre à cinq jours. Ces événements se distinguent par une approche non stigmatisante de la consommation de produits, avec une place importante accordée à la réduction des risques (RDR) et à l’information.

*Les prénoms ont été modifiés pour protéger leur vie privée.

Marie de Lozinskiy est le pseudonyme littéraire et journalistique de Maria Prokhorova.

Soutien technique Floriane Bajart. Soutien moral et relecture : Sylvaine Petit.

Crédit photographique : ©Mélanie Hoffmann