Hors-série
Lionel et Maria parlent

Maria Prokhorova rencontre Lionel Thibaud pour discuter en mai 2025. Il est chef de service du service Totem à Grenoble, dédié à l’accès au logement des « grands exclus ». Elle est bénéficiaire du service depuis deux ans. Ensemble, ils parlent d’exclusion sociale, d’éthique professionnelle, de stigmates et de représentations sociales, ainsi que de la philosophie du « Logement d’abord ».

Le texte que propose Maria est un trompe-l’œil. Cet article n’est pas, comme on pourrait le croire à première vue, une simple interview d’un professionnel du social. Il résulte d’une démarche bien plus originale. L’échange avec Lionel, chef de service du dispositif Totem – De la rue au logement1, a pour objet l’accompagnement de Maria au sein de ce service. Loin d’un traditionnel question-réponse, ce texte propose un dialogue entre Maria et Lionel depuis leurs places respectives.

Cet entretien s’inscrit dans une démarche d’enquête que Maria mène sur son propre parcours d’habitat précaire, afin d’examiner rétrospectivement certaines situations ou moments-clés vécus au fil de sa carrière de sans-abrisme. Cette volonté de comprendre, de clarifier, d’ouvrir la boîte noire de l’accompagnement social, fait écho à l’une des caractéristiques importantes des politiques d’hébergement et d’accès au logement : leur complexité, doublée d’une grande opacité. Les personnes concernées ne sont pas toujours informées de la pluralité des solutions existantes, des conditions formelles et informelles permettant d’y accéder ou y demeurer, des choix possibles, ou bien encore de leur possibilité de refuser certaines propositions ou actions d’accompagnement.

Le dialogue ouvert par Maria se propose alors comme un espace de clarification, fondé sur des situations précises, notifiées dans le dossier de suivi de celle-ci depuis son arrivée à Totem. Ce dossier devient un protagoniste à part entière dans cet échange. Il garde trace de ce qui s’est passé, des différentes étapes de l’accompagnement et sa lecture par Lionel permet alors de convoquer des situations précises, divers acteurs impliqués, des propos de Maria ou d’autres membres de l’équipe. En cela, le dossier parle également. Il nous donne à voir le parcours d’habitat précaire de Maria, la pluralité des situations qu’elle a connues au fil des années, les acteurs du secteur médico-social rencontrés, et les épreuves auxquelles elle a été confrontée, dans ses relations personnelles, mais également institutionnelles.

Repartir de ces traces permet à Lionel comme à Maria de croiser leurs perspectives sur ces situations, de façon symétrique. Lionel décrit les étapes, les questionnements, les hésitations, les décisions prises par l’équipe de professionnels afin de s’inscrire en cohérence avec les principes d’action du service. Tandis que Maria fait part de ses incompréhensions, des formes de culpabilités qui la tiraillent, de son expérience du sans-abrisme et des relations avec les dispositifs d’assistance. L’un et l’autre, chacun depuis leur place, nous permettent ainsi de saisir des questionnements et des troubles non nécessairement partagés, qui ne sont que très (trop) rarement donnés à voir, apportant certainement des éléments de réponses à des questions que d’autres se posent certainement. En cela, la portée de cet entretien ne saurait se réduire à une dimension personnelle.

L’échange entre Maria et Lionel nous offre un éclairage situé, sur une organisation des politiques sociales, sur les parcours d’habitat précaire fait de multiples étapes, sur les modalités de décisions et la latitude dont disposent les professionnels des dispositifs pour accomplir des accompagnements. Il nous donne aussi à voir les dilemmes auxquels sont susceptibles de se confronter les personnes en situation de sans-abrisme et les professionnels agissant dans le champ de la prise en charge, ou encore sur les évolutions des politiques de prise en charge des personnes dépourvues de domicile.

Lionel et Maria parlent, nous les lisons, et ce qu’ils se disent nous intéresse collectivement.

Bureau de Lionel Thibaud, chef de service du service Totem – De la rue au logement, dédié à l’accès au logement des « grands exclus ».

J’active le micro, je le règle… et je te pose une question : quels préjugés avais-tu sur moi la première fois que tu m’as vue ? Et pourquoi m’as-tu acceptée au sein du service Totem ?

Tu peux mettre sur pause ? Je vais chercher un document. J’aimerais avoir ta demande d’admission sous les yeux, parce qu’il faut savoir que j’ai une très mauvaise mémoire… La première rencontre a eu lieu le 25 novembre 2022. Tu avais été orientée par Point-Virgule et Sania. Tu veux que je la lise ? Est-ce que tu veux l’enregistrer pendant que je la lis ? Ta demande d’admission date d’avril 2023.

À l’époque… le dossier est fait comme ça, il y a une petite partie administrative… Tu étais encore étudiante. Tu n’avais pas de demande de logement social, tu n’avais pas de suivi social, tu avais une éduc à Tempo, à Valence. Il y avait ton assistante sociale au Crous, mais elle t’avait dit qu’elle ne pouvait pas t’aider. La seule solution proposée était une résidence étudiante, mais ce n’était pas adapté, car tu avais un chien. Il y avait juste une orientation résidence universitaire, aide financière ponctuelle. Au niveau santé, c’est marqué : traitement de substitution à la méthadone et motif d’exclusion, ce qui est le plus important pour nous, un chien. N’a pas accès à l’hébergement, n’a pas accès aux résidences universitaires. Et tu disais : « Je suis hors case, dans tous les interstices, personne n’arrive à m’accompagner, je ne sais plus à qui m’adresser. » C’est Cyrille et Clem qui avaient fait ta demande d’admission, et je la lis :

« Étudiante en master 2 en recherche en lettres, elle a rencontré Sania en maraude RDR2, puis orientation par son médecin. Elle ne sait plus où s’adresser pour avoir un accompagnement. Elle a un chien et ne peut pas aller en résidence universitaire. Elle est victime de violences conjugales ; son ex-compagnon a fait de la prison à la suite de ses violences sur elle. En lien avec Solidarité femmes – Miléna3, mais elle n’a pas trouvé de solutions car… son chien. Elle est en attente d’une mise à l’abri via le 1154, mais pas de solutions, toujours pour le même motif : ton animal. Elle est hébergée chez son ex-compagnon, malgré les violences et le danger, car elle a aussi peur d’être dans la rue : peur d’être violée, peur d’être une femme à la rue, etc. Elle est hébergée aussi à droite et à gauche. » Ton projet, c’était de te stabiliser, de faire tes papiers, d’avoir ton logement, de te mettre en sécurité, et de travailler après, quand tu irais mieux.

On est en avril 2023, c’est-à-dire un tout petit peu plus de deux ans. On en parlera peut-être après, mais je trouve ça particulièrement impressionnant de voir que, sur un délai aussi court, quand on regarde tes objectifs et tes projets de l’époque, tu coches toutes les cases. Alors que tu dis, en plus, que tu n’es pas dans les cases.

Je continue : « Besoin d’un accompagnement intensif, besoin d’un logement pour se mettre en sécurité. Elle n’a pas déposé plainte contre son ex-compagnon car elle a peur. Elle souhaite d’abord accéder à un logement pour se mettre en sécurité, et ensuite pouvoir déposer plainte contre lui. Elle s’est retrouvée à la rue à seize ans, après avoir évolué dans le milieu des free parties, dans la rue. C’est aussi le début des consommations, camions, etc. Sa mère l’a fait hospitaliser en psychiatrie. Puis, de 20 à 24 ans, elle a eu un logement et fait des études à Paris. À 24 ans, elle commence à fumer du crack et retombe dans la rue. Dixit : « J’ai vrillé complet, et tout s’est cassé la gueule en cinq mois. » Elle rencontre son ex-compagnon à ce moment-là. Elle perd tout. Ils quittent tous les deux Paris pour aller à Valence. Son compagnon est incarcéré pendant un an. À sa sortie, il est clean. Pendant cinq ans, ils ont un logement trouvé par une association, un logement privé. Son compagnon recommence à consommer, ne paie plus les loyers. Violences. 5 000 euros de dettes de loyers. Retour à la rue en camion, poursuite des violences, séparation. Maria est mise à l’abri par une association dans un mobil-home. Son ex retourne en prison. Maria vient à Grenoble pour faire son master. Hébergements chez des tiers, mais c’est très précaire. Elle cherche des solutions d’accompagnement, mais personne ne l’aide car elle ne rentre dans aucune case. De plus, les chiens n’ont pas accès aux hébergements. « Mon objectif, c’est d’avoir un logement pour pouvoir finir mon master, mon mémoire, et ne plus être dehors. Pouvoir soigner mon chien, faire mes papiers. » Plus d’adresse, plus aucun document administratif : « J’ai une phobie administrative. » Elle connaît les différents lieux de soutien et d’accompagnement à Grenoble, mais elle n’y trouve pas de solutions. « Je ne suis ni une clocharde modèle, ni une étudiante modèle. J’ai l’impression de n’avoir ma place nulle part. C’est compliqué pour moi de continuer à chercher de l’aide. C’est la dernière fois que je tente. J’ai besoin de stabilité. » Bégaiement déclenché après un traumatisme, il l’handicape dans ses démarches. Elle a peur de chercher seule un logement. Dixit : « J’ai la capacité de me réinsérer, j’en suis capable. Il me faut un appart, une place quelque part pour pouvoir avancer. » Elle aimerait pouvoir soutenir sa thèse plus tard, mais pour cela, elle a besoin d’un appartement. Rappel de l’importance de la confidentialité à Totem.

La demande, elle s’arrête là. Ensuite, il y a la commission d’admission du 13 juillet 2023 : « N’a plus appelé le 115 depuis mai 2023, donc n’est plus en attente pour une place d’urgence. Possibilité d’avoir un hébergement à Solidarité femmes – Miléna avec un chien.» La commission posait la question de la nationalité russe et parlait aussi de la permanence d’Agora5.

La commission avait estimé que Totem n’était pas l’endroit le plus adapté, compte tenu de ton vécu de violences conjugales. De mon côté, j’avais proposé que Totem puisse quand même se positionner comme une solution de secours. C’est vrai que nous ne sommes pas les mieux formés sur cette problématique, mais si jamais ça ne fonctionne pas ailleurs, ou s’il n’y a pas de places disponibles dans le réseau spécialisé, ce serait peut-être bien qu’on soit là, en soutien.

La commission est-elle exclusivement composée de membres de Totem ou … ?

Non, non, dans la commission d’admission, il y a un représentant du SIAO 386, il y a les membres de Totem, donc le directeur d’Un Toit pour Tous, le directeur du Relais Ozanam, le directeur de l’Oiseau Bleu, le directeur de l’Abbé Grégoire à l’époque. Il y avait aussi une représentante de la DEETS7, donc de l’État, une représentante de l’EMLPP8. Et aujourd’hui, en plus, il y a le directeur d’Un Chez-Soi d’Abord et le directeur de la Plateforme Logement d’abord de la Métropole.

Mais pourquoi toutes ces personnes décident-elles pour Totem ?

L’idée, c’est que nous sommes un service qui intervient auprès de personnes exclues des autres dispositifs, celles qui ne sont admises nulle part ailleurs. En ce qui me concerne – puisque c’est moi qui ai proposé l’intégration des nouveaux membres dans la commission – il me semble essentiel que, si Totem n’est pas en mesure de prendre en charge une situation, on puisse décider collectivement, autour de la table, de qui peut intervenir à la place. De manière générale, lorsqu’un refus est formulé par la commission d’admission, les motifs sont toujours les mêmes : soit il est estimé que la personne ne relève pas d’un accompagnement intensif, soit il y a peu de temps d’errance, soit les démarches administratives sont limitées. Dans ce cas, on considère que l’accompagnement ne relève pas de Totem, et qu’il existe d’autres services plus adaptés. Si la personne ne présente pas de facteurs d’exclusion — pas de chien, pas de refus d’hébergement —, qu’elle a une demande en cours auprès du SIAO et qu’elle est en attente d’une place en foyer, alors, là encore, cela ne relève pas de Totem.

L’objectif est vraiment de centrer notre action sur le public pour lequel nous avons été créé : des personnes sans domicile fixe chronicisées9 du territoire, qui ne peuvent accéder à aucune structure existante. Et comme nous sommes un service de petite taille, si nous acceptions trop de demandes, la liste d’attente deviendrait ingérable. C’est pourquoi nous nous concentrons uniquement sur les personnes qui ne souhaitent pas — ou ne peuvent pas — aller dans les structures d’hébergement traditionnelles.

Et là où la situation devient délicate, c’est que, par expérience, nous constatons que certaines personnes refusent d’aller dans les structures d’hébergement traditionnelles en raison de représentations erronées. Elles imaginent encore que les centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) ressemblent aux anciens foyers collectifs des années 1970. Or, la réalité aujourd’hui à Grenoble, c’est que la majorité des CHRS fonctionnent en logement diffus10, sous forme de petits appartements. Il y a donc, lors de l’entretien, un véritable travail d’explication à mener pour déconstruire ces représentations et présenter de manière précise ce qu’est réellement le système d’hébergement traditionnel.

Je cherche le suivi de la commission… J’ai presque l’impression d’être dans un reportage pour France Culture — j’imagine déjà les bruits du clavier. Je consulte le fichier « Suivi de retours – Commission du 13 juillet 2023 », concernant le dossier de Madame Maria Prokhorova. Voici ce qui y est indiqué :

« Admission en prenant en compte la situation des violences conjugales. Soutien de Psymob11 et d’Agora à prévoir pour l’équipe. Penser à relancer l’hébergement d’urgence à Solidarité femmes – Miléna. Suivi des réponses, le 18 : message laissé sur son téléphone. Demande à ce qu’elle nous rappelle pour nous dire où elle en est, et surtout pour lui rappeler qu’elle peut réactiver sa demande d’hébergement d’urgence à Solidarité femmes – Miléna, même avec son animal. » Donc, pour résumer : admission sous condition. Voilà.

Donc, tout cela pour répondre à ta première question : Quelle représentation avais-je de toi à ton arrivée ? Eh bien, aucune. Vraiment aucune. Je n’avais pas de représentation particulière. J’avais simplement une crainte, liée à la question des violences conjugales, mais cette crainte était avant tout pour toi. Ce que je redoutais, en revanche, c’était que les collègues puissent être pris à partie dans ce conflit. Et finalement, cela s’est malheureusement produit. Si ma mémoire est bonne — je n’ai plus en tête la date exacte de ton agression —, ton ex-compagnon s’en était pris à la voiture du service. Une plainte avait d’ailleurs été déposée. Heureusement, cela n’est jamais allé plus loin.

Oui, on a eu de la chance.

Et je pense qu’on a eu la bonne stratégie en disant que tu pouvais aller à Milena, mais de notre côté, on s’est mis en mode filet, de sorte que si cela ne se faisait pas, on puisse t’accompagner.

J’ai appelé le 115 pendant de nombreux mois et je n’ai jamais eu de place à Milena…

Ta demande date d’avril 2023, la commission a eu lieu en juillet 2023, et le début de suivi également en juillet 2023. Donc, pour Totem, ça a été globalement rapide : tu n’as quasiment pas eu d’attente. Cela correspondait à une période où il y avait pas mal de sorties à Totem.

Totem est censé être un service pour les personnes en grande exclusion sociale, et là, il y a une étudiante qui débarque…, ce sont peut-être mes préjugés, mais je me dis que je ne corresponds pas totalement au profil…

Je ne sais pas. Je sais qu’il y a des caractéristiques communes… Je suis un peu embêté par cette question, et c’est toi qui devrais y répondre, parce que je ne sais pas vraiment ce que c’est, la grande exclusion…

Non mais tu sais quand même qui est classé dans la grande exclusion…

Non, moi je considère qu’il y a des indicateurs objectifs : la situation résidentielle, le fait de vivre à la rue, le nombre d’années passées à la rue, et les problèmes de santé associés. Et si on prend ces trois critères-là — c’est-à-dire des personnes qui vivent à la rue depuis plusieurs années et qui ont des problématiques de santé importantes —, effectivement, 100 % des personnes accompagnées par Totem sont concernées. Donc, si on entend par « grande exclusion » des personnes qui ont vécu de nombreuses années à la rue et qui ont des problèmes de santé importants, alors oui, tu rentres dans cette case.

D’accord.

Mais je pense qu’il faut aborder ce terme avec délicatesse, ou du moins avec une posture de questionnement. Si on devait comparer les situations dramatiques des personnes, ce qui ressort des maraudes, c’est que celles qui n’ont pas de papiers en France sont, pour moi, en situation de grande exclusion. Les personnes déboutées de leur demande d’asile qui sont à la rue, chronicisées, n’ont aucune perspective de vie et j’aurais donc tendance à dire qu’elles sont encore plus exclues que les personnes à la rue qui ont des papiers.

Les personnes qui étaient chronicisées à la rue, pendant longtemps, on disait qu’elles étaient dans l’incapacité d’habiter. On se rend compte, avec le modèle du Logement d’abord12, que ce n’est pas vrai : les personnes ont la capacité d’habiter. Mais la vraie question, c’est : de quel étayage une personne a-t-elle besoin pour habiter ? Et c’est là que le modèle du Logement d’abord est intéressant. Mais je trouve qu’on ne fait pas assez notre autocritique. On ne se demande pas quel a été l’impact, pendant des décennies, du fait de catégoriser, juger, diagnostiquer la capacité d’habiter des gens. J’ai tendance à penser qu’on est un peu responsables du parcours d’errance de certaines personnes. Quand je dis « nous », je parle des travailleurs sociaux, au sens large. Pendant longtemps — en tout cas, moi, dans le corporatisme dans lequel j’ai appris le métier — on nous a appris à diagnostiquer : quelqu’un qui est alcoolique, qui a des dettes, qui est à la rue depuis longtemps… il ne peut pas ou il ne sait pas habiter. Et c’est un langage qu’on a reproduit auprès des gens : « Non, vous n’avez pas la capacité d’habiter, madame ou monsieur… » Mais c’est faux. On se rend compte, avec l’expérience, avec d’autres modèles, et aujourd’hui à travers nos pratiques et nos chiffres, que ce n’est pas la réalité. Si je prends les chiffres de Totem, globalement, il y a entre 10 et 20 % des personnes qui sont vraiment en difficulté dans leur façon d’habiter.

Et encore, quand je dis « en difficulté », ce ne sont pas des choses qui ne se règlent pas. Une difficulté, ça peut être par exemple une situation d’endettement qui risque d’amener à une expulsion, ou bien une difficulté à entretenir le logement, qui pourrait conduire à de l’insalubrité. Mais pour 90 % des personnes dont on s’occupe, en fait, ça le fait. Il n’y a pas de problèmes majeurs. Tout ça pour dire que la situation de grande exclusion, finalement, elle est variable.

En tout cas, si la question porte sur les stigmates ou les représentations, ce qui est certain, c’est que — quand on te voit — tu ne corresponds pas à l’image que les gens se font, à tort ou à raison, des personnes accompagnées par Totem. La représentation que les gens peuvent avoir du public suivi par Totem — et c’est vrai pour une partie des personnes qu’on accompagne —, c’est un peu le stéréotype du « punk à chien » : la personne en treillis, avec des piercings, un chien, qui fait la manche de manière visible, sédentarisée dans la rue… Je ne vais pas mentir : c’est une majorité de notre public, globalement…

Moi, j’étais comme ça avant…

Mais nous, on ne t’a pas connue comme ça.

Non, vous ne m’avez pas connue comme ça parce que j’étais déjà à l’université. Mais moi aussi, j’ai des trous dans le visage, dans les bras, le chien, la manche, tout ça…

On a fait le calcul : depuis que je travaille à Totem, on a accompagné plus de 110 personnes. Et sur ces 110, la plupart ont accédé à un logement. Donc, ça commence à faire pas mal, sur un territoire comme le nôtre. Et si je regarde les personnes qu’on a accompagnées depuis dix ans, il y a beaucoup de profils à la marge. Il y a plein de gens — moi je les appelle les invisibles —, des personnes sans étiquette, chez qui ce n’est pas « marqué sur le front ». Si on les croisait au supermarché, on n’imaginerait même pas qu’elles vivent dans leur bagnole, ou dans une tente, ou dans un camping.

Mais ce qui est certain, c’est que plus l’expérience avance, plus on se méfie des représentations. Typiquement, on a ce cliché : quelqu’un arrive avec tous ses papiers, super organisé, et on se dit « ça, c’est un bon élève, ça va aller vite ». Mais en fait, non. Parfois, cette personne porte de telles fragilités psychiques ou de telles souffrances que ça va être très compliqué, et son accompagnement va durer longtemps. Et à l’inverse, quelqu’un qui a quatre chiens, qui a des consommations énormes, on se dit « ça va être très compliqué », mais non : quand le logement arrive, la personne se pose, elle accède rapidement aux soins — si elle en a envie. Bien sûr, on a une expertise technique : sur l’étayage dans le logement, l’accès aux soins, les réseaux à mobiliser, le lien entre un parcours de santé et un parcours de réinsertion sociale… Ça oui. Mais diagnostiquer, prédire comment les gens vont se saisir de l’outil qu’on représente : on n’en sait strictement rien. Et ça, c’est aussi une question d’humilité. On ne sait pas à quel moment de vie on arrive dans la vie des gens. Et on le voit très bien avec les addictions : il ne suffit pas de vouloir. Les addictions sont des maladies, et selon où en est la personne dans son cheminement, elle va nous solliciter… ou pas. Elle va accélérer son parcours de soin… ou pas. Et ça, on ne peut pas le maîtriser.

Je vais te reposer cette question, celle qui m’obsède : pourquoi ai-je pu aller à l’hôtel ? Pourquoi Totem a-t-il accepté de financer l’hôtel ?

Je vais regarder… parce que j’ai un vague souvenir d’avoir abordé ta situation avec le directeur, à l’époque. Parce qu’en effet, on ne paye pas l’hôtel pour les gens dont on s’occupe. Mais on le fait parfois, à la marge. Cette année, par exemple, on l’a fait aussi pour une autre personne. Quelqu’un qui était sorti de l’hôpital, à la suite d’une grave agression, et qui ne pouvait pas retourner à la rue… Je suis embêté avec ce « ne peut pas retourner à la rue », parce que, par définition, personne ne peut retourner à la rue. En tout cas, ce qui est certain, c’est qu’il y avait de tels problèmes de santé que, pour ses soins, il fallait absolument qu’il soit mis à l’abri.

Regarde, je prends une réunion de direction du 15 décembre 2023 : « Situation des personnes accompagnées — situation de Maria Prokhorova : hébergement à l’hôtel jusqu’à mi-décembre 2023, entrée en logement prévue cette semaine. Possibilité de maintenir la demande SIAO13 pour être en attente d’un CHRS14, au cas où il y en aurait besoin pour l’année qui arrive, au vu de la fragilité de la demande. Question des interventions systématiques en binômes, au regard du risque lié à la violence de l’ex-compagnon. Partage d’informations étroit. » Il a donc été acté qu’on participait au maintien à l’hôtel, au regard des inquiétudes qu’on avait par rapport aux violences conjugales.

On sait très bien qu’un hébergement à l’hôtel va coûter entre 800 et 1 000 euros par mois. Donc on ne peut pas le faire pour tout le monde, mais on ne se l’interdit pas dans certaines situations exceptionnelles. Le modèle économique de Totem ne nous permet pas d’héberger tout le monde à l’hôtel en attendant un logement — c’est un fait. Mais on peut le faire à la marge. On pourrait largement questionner — et à juste titre — pourquoi une personne et pas une autre ? Quel est le degré de gravité qui justifie un hébergement à l’hôtel ? C’est une question qui donnerait lieu à de vastes débats. En tout cas, ce qui est certain, c’est que dans ton cas, ce sont les inquiétudes liées aux violences conjugales qui nous ont fait approuver l’hébergement à l’hôtel. Mais si on paye l’hôtel, on ne remet pas les gens à la rue après. On paye l’hôtel jusqu’à ce que la personne ait son logement. Et c’est pour ça que je mets la pression — sur les personnes, mais aussi sur l’équipe. Il faut que ça avance. Il faut vraiment que la personne se mobilise pour quitter l’hôtel le plus vite possible. Parce que ça représente un coût financier important, qui impacte le fonctionnement général du service.

C’était quand même bien que je puisse en prendre une partie à ma charge. Mon père a payé, puis le RSA a pris le relais. C’était plus… égalitaire ?

Pour toi, c’était important, j’ai l’impression, non ?

Oui, évidemment. Je pense que tu peux comprendre… C’est un processus qui n’est pas inscrit dans le fonctionnement de Totem, on sort un peu des clous. Et puis, quand je suis obligée de t’appeler un dimanche matin pour débloquer un problème de carte bleue, assise sur mes sacs devant la porte de l’hôtel, et que j’entends la voix de ton enfant qui pleure… symboliquement, je suis en train d’empiéter sur ton temps de repos.

Non… parce que tu sais que je n’étais pas obligé de te répondre.

Oui… mais c’est un moment où on se demande quelle est notre place. Mon ex-compagnon m’a toujours répété que j’utilisais les violences conjugales à mon avantage, pour obtenir des faveurs. Je comprends bien que c’est une tentative de culpabilisation de la victime. Mais je me dis parfois que j’ai eu de la chance… Je continue de me répéter que si j’ai pu rester à l’hôtel, c’est parce que je suis une victime de violences. Parce que je me suis faite frapper — et qu’en plus, je me suis faite frapper devant les éducateurs. Ils ont été mis en danger. Et je me dis que j’ai eu de la « chance » que ça se soit passé comme ça, devant eux. Parce que cette violence, ils l’ont vécue de manière frontale. Ce n’est pas juste quelque chose que je raconte. Donc… il y a une forme de culpabilité, un peu. Sur ça.

J’entends. Bien sûr, je m’inscris en faux contre cette idée de dire « j’ai eu de la chance de… ». C’est dramatique d’en arriver au point de se faire frapper devant une équipe de professionnels pour que la gravité des violences soit mesurée. Mais je ne crois pas que cela nous ait apporté quelque chose pour comprendre la situation. En revanche, ça l’a appuyée, c’est certain. Et tu sais, j’aime parler de budget justement parce que c’est technique. Ce n’est pas une question d’affect. Ce n’est pas « à la gueule du client ».

C’est important pour moi de comprendre les rouages…

À chaque fois, on essaye d’y mettre le plus d’objectivité possible, sans faire croire qu’on peut tout rationaliser. On ne propose pas l’hôtel aux personnes pour lesquelles on a le plus d’estime… On ne va pas se mentir : moi, il y a des gens que j’ai plus envie d’aider que d’autres — et ça, c’est humain. Mais justement, on a toute une organisation et une éthique professionnelle qui viennent contrecarrer ça. C’est quelque chose qu’on se répète souvent en réunion d’équipe, surtout quand on aborde des situations compliquées. Quand un collègue dit : « La personne est agressive avec moi », « Elle loupe tous ses rendez-vous », « Ça fait trop longtemps qu’on essaye, et elle n’y arrive pas…» Eh bien, on met un point d’honneur à se rappeler notre cadre professionnel : on est financé par l’État pour aider les gens à sortir de la rue. Et il y a un minimum de qualité d’accompagnement que toutes les personnes suivies par Totem doivent recevoir, sans exception.

Après… ça serait mentir de dire que tout le monde bénéficie de la même chose. Je suis persuadé qu’en tant que travailleur social, on est plus touché par certaines situations que par d’autres. Et pour plein de raisons qu’on pourrait décortiquer, on va être plus avenant avec certaines personnes, plus souriant… Mais ça, ça me paraît normal. En revanche, ce qui me paraît essentiel, c’est qu’il y ait un socle commun, un minimum, pour tout le monde Je ne pense pas qu’il existe de recette miracle, mais une organisation, des temps de travail collectifs, permettent de maintenir ce socle. Et puis, ce qui nous intéresse, c’est ça : on est financés pour que les gens qui le souhaitent sortent de la rue. Et ce n’est pas à nous de décider qui sort de la rue ou pas. Dans la pratique, même si on met les mêmes outils à disposition de tout le monde, chacun s’en saisit à sa manière. Souvent, on le dit entre nous : « On est peu de choses dans la vie des gens. » C’est vous qui faites tout le travail, à Totem. Pas nous.

Si on te prend comme exemple, aujourd’hui, là où tu en es… Oui, on t’a payé l’hôtel. Oui, les collègues t’ont aidés à faire tes démarches administratives, à accéder aux soins. Oui, on t’a fait des prêts. Oui, on t’a accueillie sur les permanences. Ok, tout ça, c’est 5%. Mais les 95% restants, c’est toi. C’est ta réussite. Alors j’imagine que la qualité de l’accueil, la confiance, l’étayage proposés par l’équipe de Totem, ça aide les gens à y croire. Et c’est là que je fais un lien avec ce que je te disais plus tôt : à force de faire croire à quelqu’un qu’il n’y arrivera pas — parce qu’il est alcoolique, parce qu’il a eu une enfance de merde, une vie de merde — eh bien, c’est sûr que ça n’aide pas. Ce qui est certain, c’est qu’à Totem, on ne dit pas aux gens qu’ils vont réussir. On dit : « On est là pour vous aider à faire ce que vous avez envie de faire. » Donc si les gens veulent y arriver, nous, on est là pour les soutenir. Mais on n’est personne pour savoir si ça va marcher ou pas. Le droit au recommencement est important aussi. Pouvoir reconnaître l’échec, dire « ok, ça n’a pas marché cette fois-ci », et pouvoir recommencer.

Moi, je suis plutôt admiratif des gens de l’équipe qui travaillent à Totem. C’est-à-dire que moi, je suis chef de service, je ne suis plus sur le terrain. Mais quand je vois les collègues de terrain bosser — les travailleurs pairs, les éducateurs spécialisés, les infirmiers et infirmières — franchement, je trouve que ce sont de supers professionnels du médico-social. Ils ont une super approche, une vraie lecture fine des situations, beaucoup de professionnalisme, beaucoup d’éthique. Alors évidemment, ça ne nous empêche pas d’être moins bons à plein d’endroits. Tout ça pour dire que, dans ton parcours, le boulot, c’est toi qui l’as fait, majoritairement.

Je voulais te dire… Tu sais, à force d’aller d’associations en associations, on finit par construire une sorte de représentation de nous-mêmes, une espèce de codification de notre parcours. On répète toujours les mêmes choses. Et ça finit par produire une image de nous qui n’est pas forcément la vraie. On sait très bien que, selon la manière dont on communique avec les travailleurs sociaux, on pourra accéder à certaines choses… et pas à d’autres. Parce qu’il y a, bien sûr, une relation de dépendance.

Oui, clairement.

On est les bénéficiaires d’un service. Par exemple, l’utilisation du pathos — on le sait très bien — peut permettre d’accéder à certains bénéfices. Je parle de la mise en scène de nous-mêmes. Une mise en scène constante, qui fait que nous sommes en représentation…

Je ne sais pas… En tout cas, j’ai toujours dit que c’était une compétence : savoir à qui on a affaire, savoir adapter son discours, comprendre les codes… Des gens qui ont vu trop de travailleurs sociaux, et qui savent exactement quoi dire pour obtenir ce qu’ils cherchent — ça me semble le minimum de stratégie pour survivre, et moi, j’ai plutôt un regard positif là-dessus. Et c’est pour ça qu’on ne peut pas mettre sur le même plan les gens qui sont payés pour réaliser une mission — les travailleurs sociaux — et les gens qui bénéficient d’un accompagnement. Ce n’est pas le même rapport. Les travailleurs sociaux sont formés pour travailler sur la « sincérité » d’une demande… Mais encore faudrait-il se demander : à quoi ça sert, de travailler sur la sincérité d’une demande ? Quelqu’un qui est capable de tout dire, tout faire, pour obtenir un colis alimentaire, elle n’enlève rien au travailleur social. Elle cherche juste à manger. Tu vois, parfois, il y a ce débat dans les équipes : « Il ou elle m’instrumentalise… ». Eh bien moi je dis : Tant mieux.

Il y a un discours qui revient souvent dans la rue, c’est : « Je raconte que des cracks à mes éducs pour avoir ce que je veux ». On raconte une version déformée de soi-même. Mais j’ai l’impression que, souvent, c’est une façon de reprendre un peu de pouvoir dans une situation difficile.

Oui, c’est pour ça que je reviens toujours à l’objet de la demande. De quoi on parle exactement ? C’est quoi le besoin ? Si on parle de l’accès au logement ou de l’accès aux soins, eh bien, tu peux venir en pleurant, tu peux venir comme tu veux, ça n’accélérera rien. Ce qui fait avancer les choses, c’est l’investissement dans les démarches : faire un dossier de surendettement, aller aux rendez-vous, se mobiliser concrètement.

Tu vois, quelqu’un qui en fait des tonnes, on pourrait très bien lui dire : « Eh oh, t’es pas le seul à être dans la merde.» Parce que selon la manière dont on regarde la vie des gens, il y a des difficultés partout, à tous les niveaux. Et on ne demande pas à son éduc si son enfant est malade, ni au travailleur pair où il en est de ses consommations, ni à un collègue si son père est en train de mourir. Mais ce qui est certain, c’est que tout le monde doit être aidé, selon ses difficultés. Mais sur la question de la priorisation des souffrances, là aussi, on est un peu rodés, parce qu’on a suffisamment de bouteille pour faire la part des choses. Alors attention : je mets la question psychiatrique à part. Certaines personnes sont dans l’expression d’un trouble qui fait partie d’une pathologie, et ça, il faut le lire comme tel. Mais d’autres personnes vont « nous la faire » une fois, deux fois, trois fois, et à un moment donné, on va dire : « C’est bon, arrête ton char. Oui, tu es dans la merde. On ne porte pas de jugement là-dessus, mais ce n’est pas en le criant sur tous les toits que ça va changer ta situation. Et si tu veux le crier, alors crie-le au bon endroit.» Nous, on n’est pas responsables du fait qu’il n’y ait plus de places aux urgences, que la psychiatrie est saturée, ou qu’on ne construit pas assez de logements sociaux. Nous, on peut agir là où on a des leviers. Et c’est aussi ça, l’une des forces de Totem : la sincérité, l’intégrité, et le fait qu’on ne se gêne pas pour renvoyer aux personnes un principe de réalité. On dit ce qu’on pense, et ça vaut aussi pour les inquiétudes.
On met un point d’honneur à dire quand on est inquiet pour quelqu’un, parce qu’on sait que, parfois, notre inquiétude peut être mobilisatrice. Dire par exemple : « Est-ce que tu as vu ton médecin ? Je suis inquiet pour toi. Tu veux faire quelque chose ?» Mais c’est toujours la personne qui dispose, bien sûr. On ne décide pas à sa place. On ne s’interdit pas d’exprimer notre inquiétude. Sinon… on serait des robots.

La relation entre bénéficiaires et travailleurs sociaux est compliquée. Parce que nous, on joue souvent notre vie entière dans cette relation. Et en face, on est confrontés à des personnes pour qui… c’est un travail. J’ai pu observer plein de moments à Totem où il y avait des incompréhensions. Quelqu’un essayait de remercier un éduc pour quelque chose qui avait été fait, et l’éduc lui répondait : « C’est normal, c’est mon travail. » Et ça, pour la personne en face, c’est difficile à entendre. Parce qu’elle, elle ne situe pas ça au même niveau. Pour elle, ce n’est pas « juste un travail ».

Je n’ai pas « la » recette, mais ce que je pense, c’est que c’est important de mettre la relation au bon endroit. On a la possibilité de développer beaucoup de choses ici, parce que nous avons les moyens de le faire. C’est une mission qui nous est confiée, on est financés par l’État, par la Fondation pour le logement des défavorisés, par l’ARS15, etc. On a plusieurs financements pour faire ce travail : accueillir les gens, proposer de la nourriture, offrir différentes prestations sur nos permanences, faire de l’aller-vers16, accéder au logement, à la santé, etc. Donc oui, il y a toute une partie de ce qu’on fait ici qui est notre travail. Et c’est normal qu’on le fasse.

Il y a un sociologue — je pense d’ailleurs qu’il faudrait vraiment que tu le rencontres — Julien Lévy. Il met en avant une chose que je trouve très juste : l’une des différences de Totem par rapport à d’autres structures, c’est la notion d’hospitalité17. Par exemple, on tient à ce que notre local ne soit pas étiqueté. Quand tu passes devant, tu ne sais pas qui on est. Il y a une zone de gratuité, une nouvelle terrasse, ça brasse du monde — et tu ne sais pas qui est travailleur social et qui est accompagné. Et moi, j’aime bien ce flou. On ne veut pas de panneau qui dirait : « Ici, on aide les pauvres.», « Ici, on accueille les gens à la rue.» Nous, on est un lieu de vie. Et je suis persuadé que ce type d’environnement, le fait que les gens puissent se sentir en confiance ici, ça permet de mieux se soigner, de mieux s’en sortir. Alors oui, parfois des gens nous disent : « Vous êtes la famille.» Mais non. Nous ne sommes pas la famille. Ce n’est pas parce qu’on reconnaît nos affects, parce qu’on est engagés, qu’on est la famille. Nous sommes des professionnels engagés — mais professionnels avant tout.

Mais en dehors du travail, chacun fait ce qu’il veut. Si tu as envie de voir quelqu’un, de passer la soirée avec lui, ce n’est pas un problème, à partir du moment où on a l’intelligence de se dire : « OK, je retourne bosser demain, alors quelles sont les conséquences éventuelles de cette rencontre dans mon travail ? .» Et là, pareil : il n’y a pas de règles toutes faites, pas de choses écrites. Mais il y a une nécessité de le questionner. Pour moi, c’est ça, l’intelligence collective : travailler avec une certaine éthique et dans une forme de complexité. Il y a une vraie limite à cette posture du travailleur social-robot, derrière un guichet, dans un endroit froid et impersonnel. Et cette limite, elle est gênante, surtout pour les personnes accompagnées. Même si tu viens pour un dossier de surendettement ou pour faire une demande de logement social, parce que tu es dans la galère… Eh bien, si on peut t’accueillir avec un sourire, si on peut t’offrir un café, si tu peux t’asseoir et souffler un peu, c’est tout bénef’. Et ça, c’est applicable à tout le monde, à tous les registres. À Totem, le lieu repère18 joue un rôle essentiel dans la lutte contre l’isolement, que ce soit pour les personnes vivant à la rue, ou après, une fois qu’elles ont accédé à un logement.

Ma dernière question : Comment est attribué un logement social ? Au moment où je suis entrée à l’hôtel, je sais que tu passais plein de coups de fil, que tu essayais de me trouver une place d’urgence en CHRS… Puis j’ai eu un appartement très vite.

Sur ces questions-là, il n’y a pas de favoritisme. Si je ne me trompe pas, ton logement, c’est un logement SDH19 en bail glissant20. La SDH, c’est un de nos partenaires. Le seul lien qu’on a avec eux, c’est qu’on leur transmet régulièrement une liste des personnes de Totem qui sont à la rue, avec leurs besoins : un T1, un T2, un secteur géographique particulier, etc. On fait la même chose avec un Toit pour Tous, avec la Coopération métropolitaine, et aussi avec le PAHLDI21 (les logements réservés par l’État). Ce sont des dispositifs qu’on peut mobiliser pour que les personnes accompagnées par Totem puissent accéder rapidement à un logement. Une fois qu’on a fait remonter les besoins, on n’a plus de maîtrise sur le délai. Il se trouve que pour toi, la SDH a proposé un logement rapidement, mais c’est tout. Il n’y a pas eu de passe-droit, pas de coup de fil magique.

Donc… je ne suis pas passée au-dessus de quelqu’un ? Est-ce que j’ai pris l’appartement de quelqu’un qui était sur une liste d’attente de logement social ?

Non, pas du tout. Mais là, tu touches un autre sujet : l’accès au logement chez Totem. Ce qui est certain, c’est que tout le monde n’a pas accès à un bail glissant. Toi, tu en as bénéficié. Pour qu’on propose un bail glissant, il faut que la situation administrative de la personne ne permette pas un bail direct : qu’elle n’ait pas d’avis d’imposition ni de dettes locatives, par exemple. Et on sait que régulariser ces situations peut prendre entre 6 mois et 1 an, et on ne peut pas dire à la personne de rester à la rue en attendant. Donc on fait un bail glissant : c’est Totem qui loue le logement, et on le sous-loue à la personne, en prenant le risque financier en cas d’impayés ou de dégradations.

Donc on ne peut pas le proposer à tout le monde. Chaque année, on se fixe un seuil — par exemple, 10 baux glissants pour 25 personnes accompagnées. Si un collègue me dit : « Est-ce qu’on fait un bail glissant pour telle personne ?» et que cette personne a ses papiers en règle, pas de dettes, etc., alors je dis non, parce qu’elle peut tout à fait passer par un bail direct. En ce moment à Totem, sur les 25 personnes accompagnées, il y a peut-être 3 ou 4 personnes qui dorment dehors. Certaines attendent un logement depuis plus longtemps que toi, mais tout le monde n’a pas le même dossier, ça dépend aussi des bailleurs.

Et du coup… est-ce qu’on pique les logements des gens sur liste d’attente depuis dix ans ? Genre une mère de famille avec cinq enfants ? [elle rit]

[il rit] Je ne crois pas. Déjà, une mère avec cinq enfants, elle attend un T6. Et toi, tu as eu un T2.

Bon… une mère avec un seul enfant alors ?

Peut-être, oui. Mais ce qui est certain, c’est que du côté des bailleurs — et d’ailleurs, ce serait intéressant d’interviewer un bailleur pour comprendre comment ils prennent leurs décisions —, il y a toujours une forme de priorisation. Si tu regardes les chiffres à Grenoble, la moyenne d’attente, c’est deux ans… Donc oui, à un moment, on « pique » toujours le logement de quelqu’un. Il n’y a pas assez de logements sociaux, il y a une pénurie structurelle, chaque attribution suppose un choix. C’est tout l’enjeu des critères de sélection chez les bailleurs.

Depuis quelques années, les situations de violences conjugales sont devenues un critère de priorisation. Et je pense que c’est une avancée. Quelqu’un pourra toujours dire : « Pourquoi elle passe avant moi ? Moi je ne me fais pas frapper mais j’attends depuis plus longtemps.» Eh bien oui, c’est vrai. Ce qui compte, c’est que les critères soient explicites, discutés, qu’on les réévalue régulièrement. On ne peut pas satisfaire tout le monde, mais on peut au moins essayer de le faire de manière juste.

Donc, pour résumer, la SDH a un certain nombre de logements qu’elle attribue via les listes d’attente classiques… et puis il y en a d’autres qui passent par Totem ?

Oui, mais c’est vraiment une infime partie de leur parc. La SDH — il faudrait vérifier les chiffres exacts — mais c’est autour de 30 000 logements. Et encore, ça ne compte même pas les autres bailleurs comme Actis, Pluralis, Alpes Isère Habitat… L’an dernier, la SDH nous a proposé trois logements. Trois sur 30 000… franchement, ça va.

Pour finir, est-ce que tu veux dire un mot sur mon parcours ?

Franchement, je suis impressionné par tout ce que tu as mis en place en deux ans. À Totem, on accompagne des publics très différents. Il y a des personnes qui ont dix, quinze ans de rue derrière elles, et qu’on suit sur des parcours très longs, parfois sur cinq, dix ans, parce qu’il y a des enjeux lourds : la santé, l’addiction, l’apprentissage de l’autonomie… Et puis il y a d’autres personnes pour qui on intervient à un moment clé de la vie, comme une plateforme d’appui technique. Tu viens à Totem, tu fais tes papiers, tu accèdes à des soins, à un accompagnement, tu trouves un logement, un emploi et tu repars avec des outils, avant de tomber trop bas. C’est un accompagnement plus court, mais très ciblé. Il y a des personnes pour qui Totem sert de tremplin. Et tu fais clairement partie de ce second groupe. Honnêtement, j’aimerais bien que ce soit moi qui t’interviewe, pour te demander : quelles ont été, selon toi, les conditions de ta réussite ? Parce qu’on a souvent ce cliché que les gens de la rue ne sont pas autonomes, qu’ils ne s’en sortiront pas seuls… mais tu es sans doute plus autonome et plus bosseuse que la moitié de Totem ! [il rit]

Mon parcours est très cyclique. Je suis une professionnelle de la réinsertion : je peux remonter très vite, et très haut. Mais…

… tu redescends super vite, et très bas !

Exactement. Pour moi, l’enjeu, c’est de tenir sur la durée.

C’est le but du service de suite22. On sera là.

Ce sera intéressant de voir la suite.

Et je voudrais finir sur ça. Dire que « tout le monde doit avoir un logement et des soins », ça ne veut rien dire en soi. Ça ne suffit pas. Ce n’est pas parce qu’on donne un logement, des éducs, et un accès aux soins que ça améliore des situations existentielles. Ça ne suffit pas. Parfois, on a accompagné des personnes sur trois logements différents, et ça ne suffisait toujours pas. Nous, on ne peut pas faire plus. On laisse la porte ouverte. On attend. Si dans cinq ans tu veux revenir, on sera là. Mais on n’a pas de baguette magique. Le meilleur accompagnement possible ne peut pas forcément pallier des années d’errance et de souffrance psychologique.

  1. « Totem – De la rue au logement » est un dispositif Logement d’abord, porté par le Groupement des Possibles et Un Toit Pour Tous. ↩︎
  2. Une action d’aller-vers un public consommateur de produits psychoactifs dans la rue (distribution et récupération du matériel de Réduction Des Risques (RDR) , accès aux soins et aux droits…) ↩︎
  3. Pluri-Elles (ex Solidarité femmes – Miléna – Fondation Boissel) est une association qui lutte contre les violences faites aux femmes. ↩︎
  4. Le 115 est un numéro à destination des personnes sans-abri à la recherche d’un hébergement d’urgence. ↩︎
  5. AGORA (association Pluri-Elles) est un espace d’accueil et d’accompagnement pour les femmes victimes de violences et leurs enfants. ↩︎
  6. SIAO 38- Le Service Intégré d’Accueil et d’Orientation du département de l’Isère est une plate-forme unique départementale de régulation du dispositif d’accueil, d’hébergement et d’accompagnement vers l’insertion et le logement des personnes sans domicile. Il assure la gestion du service d’appel téléphonique 115. ↩︎
  7. Direction départementale de l’emploi, du travail et des solidarités de l’Isère (DDETS38) ↩︎
  8. L’EMLPP – PASS – PSY (Équipe Mobile Liaison Psychiatrie Précarité) est un dispositif rattaché au Centre hospitalier Alpes-Isère. Elle intervient auprès des personnes en situation d’exclusion et de grande précarité, sans couverture sociale et/ou sans logement ou hébergement stable, ainsi qu’auprès des professionnels et bénévoles amenés à les rencontrer ou à les accompagner. L’EMLPP a pour mission d’améliorer l’accessibilité et la continuité des soins psychiatriques pour les publics précaires et/ou sans domicile fixe. Elle constitue un dispositif d’appui à l’accès aux soins, visant à favoriser l’orientation vers les structures de droit commun. L’équipe assure des interventions mobiles (notamment en rue) et tient des permanences dans différents lieux, tels que les accueils de jour. ↩︎
  9. Personnes dont la situation de sans-abrisme perdure depuis plusieurs années et qui expriment, au moment de leur demande d’accompagnement, un sentiment de stagnation de leur situation résidentielle. ↩︎
  10. Il s’agit de CHRS dont les hébergements ne sont pas regroupés dans un même bâtiment mais dispersés au sein d’un territoire donné. ↩︎
  11. PSYMOB est une Équipe mobile extra-hospitalière de psychiatrie pour adultes, rattachée au Centre hospitalier Alpes-Isère. Elle accompagne des personnes âgées de 18 à 69 ans présentant des troubles psychiques importants, non suivies ou non prises en charge par des services spécialisés adaptés, ou en situation de rupture de soins. L’équipe intervient auprès de personnes réticentes aux soins, pour lesquelles une démarche d’accompagnement demeure possible, sous réserve de leur accord à l’intervention d’un professionnel de l’équipe. PSYMOB n’intervient pas auprès des personnes sans hébergement et/ou sans domicile.. ↩︎
  12. Totem s’inscrit dans le cadre de la politique du « Logement d’abord », un nouveau paradigme d’accompagnement des personnes sans domicile fixe. Il considère le logement comme le point de départ d’un parcours d’insertion et non plus comme sa finalité. Voir aussi Chambon, N., Estecahandy, P., Picolet, É. et Hennin, M. (dir.) (2022), La politique du Logement d’abord en pratique, Presses de Rhizome. ↩︎
  13. Le SIAO est chargé de proposer une solution adaptée à la situation de chaque personne en favorisant l’accès au logement le
    plus rapidement possible. Pour atteindre cet objectif, il peut orienter les personnes vers les structures d’hébergement et d’ALT
    (Allocation de Logement Temporaire) financées par l’Etat qui sont tenues de mettre à disposition leurs places, ou vers des structures de logement adapté. ↩︎
  14. Les Centres d’Hébergement et de Réinsertion Sociale (CHRS) offrent un hébergement temporaire et accompagnent des personnes en situation de vulnérabilité sociale vers l’autonomie et l’insertion sociale et professionnelle. ↩︎
  15. L’Agence régionale de santé (ARS). ↩︎
  16. Une démarche proactive des professionnels du travail social pour établir des liens hors les murs avec des personnes en situation de décrochage social. ↩︎
  17. Uribelarrea G., Alves de Carvalho D., Amaré S., Hadj-Brahim Y., Kalonji B., Koné Y., Lévy J., Machet V., Mendo-Medjo Y. et Ruiz P. 2023, Considérer l’hospitalité des centres d’hébergement. Une enquête participative, Les Presses de Rhizome. ↩︎
  18. Lieu d’accueil et d’accompagnement, il permet aux personnes accompagnées d’accéder à différents services et prestations : alimentation (petit-déjeuner et déjeuner), hygiène (douches, kits d’hygiène), santé (matériel de RDR et plaquettes d’information), accès aux droits (téléphonie, Internet, photocopieur, informations), solidarité (dons de vêtements, de petites fournitures diverses et de croquettes). ↩︎
  19. La Société Dauphinoise pour l’Habitat (SDH) construit et gère des logements à destination des populations à revenus modestes. ↩︎
  20. Le bail glissant est une solution locative de transition régie par une convention selon laquelle le bailleur loue un logement à un organisme agréé qui le sous-loue ensuite à un ménage bénéficiaire, occupant du logement (dit « sous-locataire »). ↩︎
  21. Plan départemental d’actions pour le logement et l’hébergement des personnes défavorisées en Isère (PALHDI) ↩︎
  22. Ce dispositif peut être défini comme une liste de personnes précédemment accompagnées par le service, souhaitant maintenir un lien avec l’équipe médico-sociale et continuer à accéder aux différents services proposés par le lieu repère. Il s’adresse aux personnes ayant accédé à un logement et poursuit plusieurs objectifs : la lutte contre l’isolement social, la prévention des ruptures de parcours et des retours à la rue, ainsi que le soutien à l’investissement des personnes volontaires dans la vie collective du lieu repère. ↩︎

Une illustratrice : Née en 1984 dans le Sud-Ouest de la France, Sarah Gautier a vécu en France et à l’étranger avant de s’installer à Grenoble, où elle révèle et développe sa pratique du dessin. Son travail artistique s’articule autour de la représentation sensible des lieux qu’elle observe, qu’elle désigne comme des « portraits d’espaces ». Ses œuvres ont fait l’objet de nombreuses expositions à Grenoble et dans différentes villes françaises. Par ailleurs, elle réalise des portraits d’espaces sur commande, diffusant ainsi son travail au-delà des frontières nationales, jusqu’en Europe et en Nouvelle-Zélande.

Un sociologue : Julien Lévy est sociologue et politiste. Il exerce les fonctions de responsable scientifique de l’Observatoire des non-recours aux droits et services (Odenore) et de co-porteur de la Chaire PUBLICS des politiques sociales, deux dispositifs rattachés au laboratoire Pacte (UGA/CNRS/Sciences Po Grenoble-UGA). Ses travaux de recherche portent sur les relations et non-relations entre l’offre sociale et ses destinataires, plus particulièrement dans le champ des politiques sociales relatives à l’accueil, à l’hébergement et à l’accès au logement des personnes sans-abri ou vivant en habitat précaire. Il mobilise notamment le concept de non-recours afin d’analyser les mécanismes par lesquels certaines personnes accèdent — ou n’accèdent pas — aux droits et services qui leur sont destinés, pour des motifs variés. Ses recherches s’intéressent également aux ressources non institutionnelles activées par les personnes en situation de précarité.

Un chef de service : Lionel Thibaud est chef de service du service Totem depuis octobre 2021. Éducateur spécialisé de formation, il intervient également en qualité de formateur vacataire à l’IUT 2 de Grenoble, au sein du département Carrières sociales. Ses centres d’intérêt professionnels portent notamment sur la participation des personnes concernées, le travail en réseau, le développement de projets partenariaux ainsi que les dynamiques d’autodétermination.

Je remercie chaleureusement Lionel Thibaud, toujours partant pour accompagner mes projets et mes expérimentations les plus audacieuses. J’adresse également mes sincères remerciements à l’équipe de Totem pour son professionnalisme, sa sincérité, sa qualité d’écoute et sa patience. Merci à Clémentine, Adèle, Maureen, Quentin, Nicolas, Romain, Marjorie, Sania, Éléa, Zoé, Roxane et Cyril. Merci, chacun et chacune, de contribuer à rendre le monde un peu meilleur.

*Marie de Lozinskiy est le pseudonyme littéraire et journalistique de Maria Prokhorova.

Crédit illustration : ©Sarah Gautier