Depuis bientôt plus de 40 ans, les stages « Quelques jours pas comme les autres » offrent à des personnes sans emploi, et donc souvent en situation de précarité et d’isolement social, une parenthèse réconfortante et un nouveau souffle stimulant, dans un quotidien parfois morose. Ce stage, aux ateliers et activités multiformes, leur permet surtout de retrouver estime de soi et confiance en soi.
Des crayons de couleur, des petits écriteaux où sont inscrits des prénoms, des dessins, des tables disposées en rond au milieu d’une vaste pièce où résonnent rires et éclats de voix… Un bref instant, on jurerait, en pénétrant un vendredi d’octobre dans une salle du Service Local de Solidarité (SLS) de Grenoble, se trouver au milieu d’une salle de classe. Point d’élèves ici, mais une petite dizaine de femmes de tous âges, dont les visages radieux et les yeux pétillants semblent attester de la réussite du stage « Quelques jours pas comme les autres » qui prend fin ce jour-là. Heureuses, pour certaines, d’être allées au-delà de leur réticence première et de s’être laissées convaincre par leur assistante sociale. Comme Naomie, « pas très tentée au début », mais qui, à l’issue du stage, avoue être « contente car l’ambiance est bonne entre nous et j’ai vécu de belles expériences ».
Sous le regard bienveillant et alerte des deux animatrices, Laure Vettorel et Sophie Alves, on s’apostrophe avec le sourire, on part d’un même éclat de rire. Ici, pas de chichis, pas de manières inutiles, on vient comme on est, et les participantes sont à l’image de la société : les âges, les origines, les parcours de vie, les croyances… s’entremêlent pour ne faire plus qu’un. Comme le souligne d’ailleurs Christine : « On est toutes nées sous une étoile différente, elle (désignant sa voisine de droite) va avoir sa religion, elle, une autre, moi-même je n’en ai pas… Mais nous sommes toutes dans l’écoute et la bienveillance. Et surtout, aucun jugement, jamais ! Aucune moquerie. Chacune est comme elle est. Chacune est ce qu’elle est. Chacune aime ce qu’elle aime ».
C’est ce sentiment d’unité qui interpelle d’abord, et l’analogie avec une salle de classe n’en devient que plus pertinente lorsque Bouchra fait part de son ressenti à l’issue de cette semaine de stage : « Bien que je sois la plus âgée du groupe, je suis (re)devenue durant ces quelques jours une enfant qui va à l’école et qui est impatiente de retrouver ses amies, les cours et activités de la journée. J’ai retrouvé les sensations que j’éprouvais lorsque j’étais au collège ou au lycée. Je regrette que ça ne dure pas plus longtemps ! ». L’un des objectifs de ce stage, celui de recréer du lien social pour des personnes isolées, prend alors tout son sens. Christine l’admet d’ailleurs : « J’avais du mal à me recentrer, j’avais besoin de reparler à du monde, de communiquer, de revoir des gens. Je suis contente d’avoir pu renouer des liens. J’ai rencontré des gens vraiment sympas ». Les participantes n’oublient pas de saluer le travail et l’approche des deux animatrices, grâce à qui se crée en grande partie aussi cette alchimie entre les participantes.
Pour Laure Vettorel, c’est évidemment l’expérience qui parle. Elle a en effet été formée dès 2003 par Annie Moissette, conseillère ESF (Économie Sociale et Familiale) et également chercheuse. Ses travaux autour de l’articulation entre l’« extérieur » (le physique) et l’« intérieur » (la personnalité, par exemple) lui ont servi de base théorique pour imaginer des modules de formation spécifiques, en complément de certains autres, fidèles à la philosophie du stage – la valorisation des compétences, par exemple. Les modules sont à présent des formations socles à l’animation collective, assortis d’un travail autour de différentes thématiques. Une diversité à l’image de la trentaine de conseillères qui animent les stages dans le département : toutes n’ont pas les mêmes appétences pour les mêmes choses, et c’est pourquoi les stages ne sont jamais tout à fait les mêmes selon les personnes qui les animent. En effet, l’estime de soi peut se travailler avec de la culture, du sport, du développement personnel… L’idée étant par ailleurs que les conseillères aient des compétences transverses, et puissent ainsi s’aider entre collègues, notamment lors des réunions qui les rassemblent une fois par trimestre. D’ailleurs, parmi les participantes du stage, Samira, une conseillère justement formée à leur animation qui souhaitait vivre de l’intérieur le stage proposé par Laure et Sophie. Arrivée dans un rôle d’observatrice, elle s’est très vite laissée happer par le stage : « J’en ai finalement tiré clairement un bénéfice personnel. Il m’a obligée à me poser, à souffler. Je me suis saisie de ce que chacune des participantes a pu dire, cela a fait écho chez moi ».
Laure Vettorel évoque, non sans émotion, le public auquel sont destinés ces stages : « J’ai fréquemment eu l’occasion de constater à quel point certaines personnes perdaient toute estime d’elles-mêmes, alors qu’elles ont tant de choses en elles, tant de valeurs positives, de capacités… et, dans le même temps, une facilité à « s’auto-descendre », à se trouver incompétentes, pas capables, bonnes à rien ». Même si les bénéficiaires du RSA doivent représenter au moins 50 % des participants, le stage est ouvert à d’autres publics, afin d’équilibrer et de diversifier le groupe. L’objectif étant certes de faciliter la réinsertion professionnelle, mais plus généralement la réinsertion sociale. On trouve parmi les participants des personnes qui ont des difficultés à prendre confiance en elles-mêmes, manquent d’assurance, ont parfois vécu des choses difficiles et ont donc grand besoin d’un moment de respiration. Elles peuvent aussi présenter des signes de dépression – des difficultés à s’endormir, par exemple. Quant aux femmes, auxquelles le stage animé par Laure et Sophie est exclusivement réservé, nombreuses sont celles qui se sont oubliées en se consacrant à l’éducation de leurs enfants pendant de longues années et ont perdu l’habitude de s’occuper d’elles.
Un seul mot d’ordre guide les stages : bonheur et positivité. À l’image de la première journée, où Laure et Sophie soignent les détails et font tout pour que les participantes se sentent immédiatement à l’aise et en confiance : « On décore la salle, on dispose les noms des dames sur les tables, et le jour venu, on leur offre un petit-déjeuner. Le premier matin, il y a de la musique… L’accueil est important, car il préfigure la relation que l’on va construire avec elles ». Rapidement, la question des règles du groupe est abordée : les horaires, les moments de pause… Laure Vettorel précise que l’établissement de ces règles se fait avec le groupe et d’un commun accord. « L’idée, c’est d’être positif et de laisser le négatif à la porte ». Avec comme objectif de renverser les cercles vicieux dans lesquels se trouvent de nombreuses participantes. C’est pourquoi « on travaille uniquement sur des notions positives : valeurs, compétences, qualités, partage, écoute et respect. On donne beaucoup de nous-mêmes pour qu’elles aussi puissent s’autoriser à donner ».
Ainsi, l’entrée dans le stage se fait tout en douceur, grâce à cet accueil chaleureux et bienveillant. Après avoir fixé les règles de vie du groupe, les deux animatrices expliquent ce qu’elles et les participantes s’apprêtent à vivre ensemble. Un moment opportun pour une séquence qui, comme l’admet Laure Vettorel dans un sourire, « commence très fort ». Un billet de 20 euros est écrasé, piétiné même, devant les yeux mi-étonnés mi-amusés des dames présentes. Lorsqu’on leur demande si elles prendraient ce billet si on leur tendait après ce à quoi elles viennent d’assister, toutes de répondre « oui ». Et pour cause : malgré tout ce que ce billet vient de subir, il n’en a pas pour autant perdu sa valeur de fond… Bien sûr, il s’agit là d’une métaphore tout en symbolisme faisant écho aux vies et aux parcours de ces femmes qui ont pu connaître ou connaissent de grandes difficultés, mais ont conservé en elles des qualités et des compétences qui ne demandent qu’à être mises en lumière.
Le premier après-midi du stage prend la forme d’un atelier centré sur les couleurs et les vêtements. Un grand miroir permet aux participantes de (re)découvrir quelles sont les couleurs qui les valorisent. Cette séance d’essayage offre par ailleurs aux dames la possibilité d’interagir, de faire lien, par exemple lorsqu’elles expriment un avis et se complimentent mutuellement : « Cette couleur te va particulièrement bien ! ». La seconde journée du stage est, quant à elle, consacrée aux notions phares du stage telles que la communication verbale comme non-verbale, la communication positive, les émotions, la positivité, l’optimisme, le don, les zones de confort, les situations d’échec… Ceci toujours à l’aide de jeux, de petits exercices, de mises en situations, d’échanges et de discussions. Laure et Sophie exploitent différents supports, comme des vidéos, des cartes à choisir pour s’exprimer, des « post-it », des musiques, des livres, mais aussi des objets, à l’instar de la boule à neige que Laure Vettorel a pris l’habitude d’emporter avec elle depuis quelques années maintenant : « Les émotions sont comparables à une boule à neige : ça secoue, ça part dans tous le sens, mais à un moment donné, tout se pose. De la même manière, les émotions peuvent être très fortes et très intenses, mais toujours sur un temps relativement court. Elles diffèrent des sentiments, qui restent plus longtemps, et même tout le temps,vivaces ».
Le jeudi, c’est une socio-esthéticienne, Eliane Girona, qui vient prendre soin de ces dames. Son approche avec ces dernières est, selon les mots des deux animatrices, « tout simplement géniale ». Un temps théorique est prévu afin que les participantes puissent poser des questions, puis les dames se mettent à deux afin de se faire des soins l’une à l’autre. Cette démarche en duo permet d’une part la valorisation de la pratique, et d’autre part, le plaisir de recevoir. Un repas partagé, où chacune amène ce qu’elle a préparé, a lieu ensuite, et offre des moments particulièrement conviviaux. Une journée d’ailleurs qualifiée d’« extraordinaire », selon Asmae, qui ajoute au sujet de l’esthéticienne : « Je n’en rêvais même pas. Déjà, on pense en général peu à nous-mêmes, et ce n’est pas le type de soins que l’on peut s’offrir financièrement. Qu’on nous accorde tout ce temps, qu’on soit focalisées sur nous-mêmes, à ce point… On ne pouvait se l’imaginer, même pas en rêve ! C’est pourquoi sur bien des points ce stage a dépassé mes attentes ».
Un constat identique concernant la sophrologue, conviée pour la matinée du vendredi – dernier jour du stage -, qui a « révélé des choses » et « apaisé » durablement Asmae. De fait, le souffle, c’est ce qui permet de vivre, mais aussi de lâcher ses émotions ou bien tout simplement, de reprendre son calme. Une manière, encore, de revenir à ici et maintenant, sortir de sa tête et ainsi entraver un peu les cercles négatifs dans lesquels certaines pourraient s’enfermer au quotidien. La fin du stage approche : on se laisse des petits mots agréables et positifs, et animatrices comme participantes échangent une dernière fois sur le « et après ? ». Quelles actions, aussi modestes soient-elles, peuvent-elles entreprendre ? Quels sont les petits pas possibles ? Une suite à ce stage est proposée lors d’un ultime jour, souvent le lendemain, afin d’aller par exemple visiter des chantiers d’insertion, des ressourceries, des entreprises diverses… Même si ce qui est en jeu pour ces dames, comme le rappelle Laure Vettorel, « c’est leur parcours de vie, pas seulement de retrouver un travail. Cela peut être très long, il faut y aller très doucement. Nous, on est « l’action soufflée « : on met à chaud, on fait gonfler, mais une fois sorti du four, les gens retournent à leur quotidien, à leur vie. Pour employer une autre image, nous, on plante les graines ». Une image devenue très concrète lorsque les animatrices avaient proposé aux dames de planter, à la fin d’un stage, une graine de tournesol. Une fleur, à leur image, tournée vers le soleil.
Pour en savoir plus sur le dispositif « Quelques jours pas comme les autres »
Consultez la page dédiée aux actions de mobilisation sur le site du Département de l’Isère.
Sur la photo :
- À gauche en partant de devant : Asmae, Christine, Sophie Alves, Samira
- À droite en partant de devant : Alice, Naomie, Waitifié, Bouchra
- Au fond : Eliane Girona




