Maria Prokhorova rencontre Thierry Paris pour discuter en mai 2026 à Grenoble. Vétérinaire libéral, il est président de Vétérinaires Pour Tous (VPT) Auvergne-Rhône-Alpes, une association de médecine vétérinaire solidaire, un réseau de cliniques et de vétérinaires solidaires qui aide les personnes en difficulté financière à soigner leur animal. Depuis quatre ans, elle fait soigner son chien, Tina M. Sobakina, dite Foufouille, en collaboration avec VPT. Ensemble, ils parlent du coût croissant des soins, de la financiarisation des cliniques vétérinaires, de la relation entre les personnes sans domicile et leur chien dans la rue, ainsi que de la philosophie de Vétérinaires Pour Tous : les difficultés financières ne doivent pas empêcher un animal de recevoir les soins dont il a besoin.
Elle l’accompagne aussi à Point d’Eau, un centre d’accueil de jour où il se rend pour soigner gratuitement les animaux des personnes sans-abri, grâce à l’association Vétérinaires Pour Tous. Maria Prokhorova photographie les chiens et leurs maîtres venus faire examiner une grosseur à l’intérieur de la babine gauche, une remontée de testicule ou une douleur à la patte arrière.
Vétérinaires Pour Tous (VPT) est une association qui permet aux personnes disposant de faibles ressources ou en situation de précarité d’accéder à des soins vétérinaires à tarif réduit, voire gratuitement, pour leurs animaux de compagnie. Initialement créée dans le Var en 1994 sous une autre forme, l’association a été relancée en 2021 avec le soutien de l’État, dans le cadre du plan France Relance. Sa création s’est appuyée sur l’engagement de plusieurs organisations professionnelles : le Conseil national de l’Ordre des vétérinaires, le Syndicat national des vétérinaires d’exercice libéral et l’Association française des vétérinaires pour animaux de compagnie. Financée par des fonds publics, VPT fonctionne selon un cahier des charges précis. L’association vise à répondre aux difficultés croissantes d’accès aux soins vétérinaires liées à leur coût. L’augmentation des prix s’explique en partie par le développement de la médicalisation, la sophistication des équipements des cabinets et des cliniques, ainsi que le prix des médicaments. Cette évolution risque d’exclure progressivement les personnes qui n’ont pas les moyens financiers de faire soigner leurs animaux.
VPT s’inscrit dans trois grands axes d’intervention. Le premier repose sur un dispositif de tiers payant dans les cabinets et les cliniques vétérinaires partenaires. Les personnes non imposables qui bénéficient de minima sociaux prennent en charge un tiers du coût de la consultation. Le vétérinaire renonce à un autre tiers de ses honoraires, tandis que VPT finance le dernier tiers. Le deuxième axe concerne les vacations vétérinaires solidaires, organisées auprès de personnes sans domicile, hébergées dans des centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) ou fréquentant des accueils de jour. Les vétérinaires se déplacent sur place pour examiner les animaux et leur prodiguer des soins. Les bénéficiaires n’ont rien à payer : VPT rembourse au vétérinaire le coût d’achat des médicaments utilisés. Ces interventions reposent sur l’engagement de vétérinaires volontaires, qui mettent leurs compétences au service des personnes en situation de précarité et de leurs animaux. Le troisième axe de Vétérinaires Pour Tous concerne les campagnes de stérilisation des animaux appartenant à des particuliers. Pour en bénéficier, les animaux doivent obligatoirement être identifiés. Ces campagnes ont été rendues possibles grâce à des subventions et au soutien de laboratoires partenaires. Les vétérinaires participants sont rémunérés selon un forfait fixé pour chaque stérilisation.
En 2022, la guerre en Ukraine a conduit VPT à élargir temporairement son action. De nombreux réfugiés ukrainiens sont arrivés en France avec leurs animaux. L’Ukraine étant un pays où la rage est présente, les animaux concernés devaient être placés sous surveillance sanitaire. VPT disposait alors des fonds nécessaires pour financer gratuitement ces mises sous surveillance pour les réfugiés ukrainiens. Ce dispositif a depuis pris fin.
Pour bénéficier des soins proposés par VPT, les personnes doivent créer un dossier à leur nom sur la plateforme de l’association. Elles doivent fournir un avis de non-imposition, un justificatif de perception d’un minimum social, comme l’allocation aux adultes handicapés (AAH) ou le revenu de solidarité active (RSA), ou encore une attestation du centre communal d’action sociale (CCAS) indiquant qu’elles sont sans domicile. Le secrétariat examine et valide les dossiers sous vingt-quatre à quarante-huit heures. Une fois le dossier accepté, la demande de prise en charge est transmise aux vétérinaires adhérents, qui restent libres d’accepter ou non de réaliser les soins. Cette liberté de décision constitue l’un des principes de fonctionnement de VPT. L’objectif initial était de mobiliser le plus grand nombre possible de vétérinaires, plutôt que de concentrer toutes les demandes de personnes sans ressources d’un même département sur un seul praticien. Le dispositif repose ainsi sur la participation volontaire des professionnels et sur une répartition des prises en charge entre les vétérinaires adhérents.
Certaines régions peuvent encore utiliser, jusqu’en septembre 2026, les fonds non dépensés dans le cadre du plan de relance. Pour assurer la continuité de ses actions, Vétérinaires Pour Tous a créé un fonds de dotation destiné à recueillir des dons d’entreprises et de fondations, afin de développer progressivement le recours au mécénat privé.


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Est-ce que vous vous souvenez de la première fois où vous m’avez vue ?
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J’ai quelques souvenirs un peu flous. Je me souviens de vous, mais pas forcément de notre toute première rencontre.
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Je ne sais pas si vous vous en souvenez, mais j’avais rencontré Théo Noguer, de SoliVet1, lors d’une permanence vétérinaire organisée par l’association Mon Chien Ma Vie2 au Lîeu, avec des étudiants vétérinaires de Lyon. Ce jour-là, Théo Noguer avait noté votre nom et les coordonnées de la clinique Univet des Collines sur un petit morceau de papier. J’étais venue vous voir avec mon ancien compagnon, car je ne touchais pas encore le RSA et je pensais donc ne pas pouvoir bénéficier de Vétérinaires Pour Tous. Maintenant que j’y repense, je crois que je n’avais pas vraiment besoin de lui. J’étais sans doute éligible en tant qu’étudiante en situation de précarité, sans revenus imposables ni domicile.
[il regarde le dossier] Notre première rencontre remonte à 2022. Je me souviens de la consultation pour faire stériliser Tina, mais pas de votre compagnon. Vous m’aviez plus marqué, tant physiquement que par votre manière de vous exprimer. À l’époque, Théo Noguer organisait des consultations au Lîeu, où intervenait également l’association Mon Chien Ma Vie. Comme Théo exerçait à Lyon, j’étais le vétérinaire référent local pour certaines interventions, comme les stérilisations.
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Je suis venue consulter parce que je sentais plusieurs masses le long des mamelles de Tina. Vous m’avez expliqué que, comme les grosseurs touchaient les deux chaînes mammaires, il faudrait retirer entièrement une première chaîne, puis opérer la seconde dans un deuxième temps. Vous profiteriez de l’anesthésie générale de la première opération pour la stériliser en même temps.
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Oui, je vous ai revue le 19 décembre 2023 pour des nodules mammaires. J’avais noté « nodule mammaire sur M5 et M3 ». Deux mamelles étaient touchées, avec des éléments pouvant évoquer des tumeurs mammaires. En parallèle, Tina présentait une lactation persistante, ce qui rendait difficile la distinction entre de véritables nodules et un tissu mammaire très congestif. Elle avait également eu ses chaleurs récemment. L’objectif était donc de traiter chirurgicalement les nodules et de la stériliser, afin de limiter le risque de récidive des tumeurs mammaires. Votre inquiétude était palpable. C’est ce qui m’a marqué à ce moment-là.
Le métier de soignant, c’est de soigner. Enfin, c’est de poser un diagnostic, de proposer un traitement et de faire en sorte que la manière de l’annoncer, comme le traitement lui-même, soit adaptée à la personne qui présente le chien. Le niveau d’inquiétude de la personne joue donc un peu sur la façon dont on va organiser les soins, pas forcément sur les soins eux-mêmes. Quoique, quand quelqu’un est très inquiet pour quelque chose de bénin, on peut quand même proposer de l’enlever pour le rassurer. Mais dans ce cas-là, il y avait plusieurs problèmes distincts, qui expliquaient naturellement une certaine inquiétude, puisqu’il fallait gérer deux problématiques différentes. Je m’en souviens parce que c’était un élément important de la consultation. Il y avait vous, votre inquiétude, Tina et votre compagnon. Et lui, dans tout ça, était beaucoup moins présent que les autres éléments. C’est pour ça que je ne m’en souviens pas vraiment.
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Est-ce que vous travailliez à l’époque en collaboration avec SoliVet ?
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SoliVet faisait partie des structures pionnières dans ce domaine. Théo Noguer a mis en place, avec beaucoup d’entrain et d’énergie, des consultations vétérinaires solidaires dans différents lieux, à Lyon, en grande banlieue lyonnaise, jusqu’à Grenoble et Mâcon. En parallèle, Théo Noguer était devenu membre de Vétérinaires Pour Tous au moment où la structure s’est développée. SoliVet intervenait auprès des bailleurs sociaux pour leur expliquer combien il était important que les personnes qui sortaient de la rue pour accéder à un logement puissent garder leur chien. L’association apportait également des conseils aux professionnels qui accompagnaient ces personnes, notamment sur l’éducation canine. En effet, les chiens pouvaient passer d’une présence quasi continue auprès de leur propriétaire à de longues périodes de solitude. La cible initiale était donc les bailleurs sociaux. Depuis, le dispositif a évolué et des consultations vétérinaires ont également été proposées à un public plus large en situation de précarité. Il a lancé cette initiative de son propre chef, sans nécessairement passer par toutes les procédures prévues par la réglementation ordinale vétérinaire.
Lorsque Vétérinaires Pour Tous a été relancé, le dispositif a été mis en place par l’Ordre des vétérinaires, un syndicat vétérinaire national et un organisme de formation vétérinaire, afin que les consultations soient encadrées et validées. Il a donc fallu structurer le dispositif pour qu’il respecte les recommandations de l’Ordre. C’est à ce moment-là que Théo Noguer a commencé à recevoir des remarques de l’Ordre des vétérinaires, qui lui reprochait de réaliser des consultations dans des lieux extérieurs sans avoir préalablement déclaré les lieux et les créneaux d’intervention. Selon l’Ordre, ces consultations relevaient donc de la médecine foraine3. Avec SoliVet, Théo Noguer avait avancé très vite, et certaines contraintes réglementaires étaient passées au second plan. Il a ensuite régularisé la situation. Lors de la réactivation de Vétérinaires Pour Tous, il a adhéré à la structure et l’ensemble des vacations solidaires de SoliVet a été intégré à VPT. Aujourd’hui, SoliVet ne propose plus ce type de consultations vétérinaires. Théo intervient à titre personnel, en tant que membre de VPT, notamment sur la Péniche Accueil à Lyon. Tous les autres lieux ont soit été arrêtés, soit repris par VPT lorsque cela était possible, soit abandonnés lorsqu’ils ne pouvaient pas être intégrés dans ce cadre.
Normalement, les vacations en milieu extérieur fonctionnent avec un système de remboursement. Par exemple, lorsqu’on intervient à Point d’Eau4, les personnes n’ont rien à payer : c’est Vétérinaires Pour Tous qui prend en charge les deux tiers du coût. En revanche, si la personne n’est pas imposable mais dispose de revenus, comme le RSA, Vétérinaires Pour Tous ne rembourse qu’un tiers de la facture.
SoliVet existe toujours, et a continué à développer des projets d’accompagnement auprès des personnes qui en ont besoin. L’association a ouvert un chenil solidaire à Vénissieux, près de Lyon. Le lieu accueille des chiens dans un cadre classique, mais réserve aussi des places pour les animaux de personnes sans-abris. Elles peuvent, par exemple, faire garder leur chien lorsqu’elles sont hospitalisées, placées en garde à vue ou incarcérées.
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Il apparaît dans de nombreux travaux de recherche. Il a été précurseur dans ce domaine. Est-ce que Théo Noguer vous orientait régulièrement des personnes vers la clinique, comme il l’a fait pour moi ?
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Non, ce n’était pas très fréquent. Les vacations organisées par Mon Chien, Ma Vie avaient beaucoup de succès parce qu’elles n’étaient pas sélectives : elles ne s’adressaient pas uniquement aux personnes sans domicile fixe. À Totem et à Point d’Eau, il y avait moins de monde, car les associations procédaient à un tri plus rigoureux. Il fallait que la personne soit sans domicile et qu’elle soit orientée, soit par l’association elle-même, soit par le CCAS.
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J’étais donc venue vous voir parce que Tina avait développé des grosseurs mammaires. Je laissais les nodules grossir sans rien faire, incapable d’agir. Je savais que les chiennes non stérilisées avaient un risque plus élevé de développer des tumeurs mammaires. Mon ancien compagnon était aussi très opposé à la stérilisation. Il avait une vision très anthropomorphique : pour lui, sa chienne devait connaître la sexualité et avoir une descendance. Je suis arrivée dans votre cabinet avec beaucoup de culpabilité par rapport à ça. J’aurais dû la stériliser depuis longtemps.
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C’est assez étonnant, parce que, d’habitude, les hommes se projettent davantage sur les mâles, qu’ils font beaucoup moins stériliser. Dans les pays nordiques, mâles et femelles sont stérilisés de façon assez similaire. Plus on descend vers le sud, moins les mâles le sont. En France, ils sont nettement moins souvent stérilisés que les femelles. Les hommes s’identifient généralement davantage à la sexualité des mâles qu’à celle des femelles. Votre situation est donc un cas un peu particulier.
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J’ai l’impression d’avoir vu les deux cas de figure. Mais j’ai vraiment rencontré beaucoup d’hommes qui avaient une relation exclusive et fusionnelle avec leur chienne. Avant de connaître SoliVet, j’étais aussi passée par la SPA de Grenoble. Mais, dans la rue, j’avais tellement entendu de choses négatives sur la qualité des soins que j’avais peur d’y emmener Tina. Je ne sais toujours pas si cette crainte était vraiment fondée ou non. Est-ce que vous pourriez décrire Tina ? Je ne me souviens même plus de sa date de naissance. J’oublie toujours sa fausse date de naissance.
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Tina, c’est une chienne croisée berger, d’environ seize kilos. Elle est très à l’aise, pas particulièrement craintive. Il ne faut simplement pas aller trop vite vers elle. Si on lui laisse un peu de temps, elle vient facilement d’elle-même. Pour moi, c’est une chienne au comportement facile. Elle a été stérilisée. La date de naissance que vous m’aviez donnée à l’époque était le 1ᵉʳ novembre 2012.
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C’est une date qu’on a inventée.
Oui. Une date fixée au premier du mois est souvent une date de naissance fictive. Sa robe est noire, plus foncée sur le dos que sur les pattes. Son poil est relativement court. Aujourd’hui, elle a blanchi au niveau du museau, ce qui est normal à son âge. Je me souviens surtout de sa grande queue qui battait tranquillement. C’est toujours agréable, parce qu’on sent tout de suite qu’un chien est détendu.
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Est-ce qu’elle présente certaines caractéristiques des chiens qui ont vécu dans la rue ?
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Globalement, les chiens qui vivent dans la rue sont plutôt à l’aise. D’abord parce qu’ils sont avec leur propriétaire en permanence : ils ont un référent tout le temps, ce qui doit être rassurant. Leurs interactions avec les autres chiens ne sont pas non plus faussées par la laisse, puisqu’ils sont rarement attachés. Deux chiens qui se rencontrent en laisse n’interagissent pas de la même manière que deux chiens qui se croisent en liberté. En règle générale, cela se passe moins bien lorsqu’ils sont attachés. Les chiens que je vois dans ce contexte sont souvent très sociaux. Ils ne sont pas particulièrement craintifs et se laissent manipuler assez facilement. Ça peut donner l’impression que le fait de vivre sans être constamment attaché, avec une stimulation urbaine importante, produit des chiens parfois plus équilibrés que ceux qui passent l’essentiel de leur temps en laisse et ne sortent que deux ou trois fois par jour.
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Mais vous croisez quand même des chiens traumatisés ou agressifs ? Moi, j’en ai rencontré. Des chiens à la manche qu’on ne pouvait pas approcher.
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J’en vois assez peu. Ça arrive en vacation, mais les propriétaires nous préviennent généralement avant. En clinique, j’en vois très rarement. Finalement, j’en rencontre moins que dans une clientèle urbaine classique. Pour revenir à Tina, elle s’est très bien remise de ses opérations. Elle avait quel âge, déjà ? Elle a été opérée en 2023, donc elle devait avoir onze ou douze ans. Cela signifie qu’elle devait faire beaucoup d’exercice auparavant.
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Ah oui ? [rires]
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Elle devait avoir une vie saine. [rires] C’est un peu comme pour nous : quand le corps est bien entretenu, certaines maladies se développent moins facilement et on récupère plus vite après une intervention.
J’ai oublié de dire quelque chose sur Tina. C’est une chienne très attachante. Elle aime le contact, elle vient facilement. Pour un vétérinaire, c’est très agréable, parce qu’on n’a pas besoin de faire beaucoup d’efforts pour qu’elle soit à l’aise. Avec un chien plus craintif, il faut être très prudent : si on fait un faux pas, on risque de perdre sa confiance. Avec Tina, c’est beaucoup plus simple. Elle est détendue, pas peureuse, et c’est très agréable pour nous. Quant à sa propriétaire, elle est très soucieuse du bien-être de sa chienne. Ça peut arriver chez n’importe quel propriétaire, mais c’est souvent plus marqué chez les personnes pour qui le chien a représenté un pilier de leur vie. C’est assez logique d’être aussi attaché à son animal et, par conséquent, très inquiet lorsqu’il lui arrive quelque chose. Les personnes qui ont vécu à la rue ont souvent elles-mêmes traversé des épreuves importantes. Elles n’ont pas grandi « dans une petite maison dans la prairie », donc elles sont parfois plus anxieuses pour leur chien. Je dis ça sans aucun jugement de valeur. Vous êtes une propriétaire très investie. Je me souviens, par exemple, du message que vous m’aviez envoyé parce que Tina n’avait pas fait caca.
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Oui. [rires] J’ai eu peur parce qu’elle venait tout juste de commencer un nouveau traitement et que vous m’aviez demandé de bien surveiller ses selles. J’ai très peur des occlusions intestinales. L’héroïne provoque une constipation sévère et j’ai vu beaucoup de gens finir à l’hôpital. Mais c’est vrai que je suis très inquiète pour Tina. Je pense que ça vient du fait que, dans le passé, je ne me suis pas toujours bien occupée de mes animaux. Il y a eu des moments où je n’ai pas eu les bons comportements. Alors je me suis promis de ne plus jamais refaire ce que j’avais fait, ni ce que j’avais pu voir faire dans la rue.
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J’ai vu récemment un monsieur qui m’a amené un chat de seize ans, suivi pour une insuffisance rénale aiguë, probablement une insuffisance rénale chronique. À cet âge-là, malheureusement, on sait que la maladie finira par l’emporter. Ce qui le préoccupait surtout, c’est qu’il s’en voulait encore d’avoir, selon lui, attendu trop longtemps avant de mettre fin aux souffrances de son précédent chat, qui souffrait de troubles neurologiques. À l’époque, il n’était pas à la rue, mais il traversait d’autres difficultés personnelles. Avec ce nouveau chat, cette culpabilité revenait. Pourtant, l’animal présentait surtout de la fatigue, de l’abattement, pas de douleurs manifestes. On essaie tous de ne pas refaire les mêmes erreurs. Mais il y a tellement de facteurs qui font qu’à un moment donné, on n’a pas pris la bonne décision ou qu’on n’a pas agi au bon moment.
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Je pense que j’ai eu des comportements maltraitants, parce que j’étais toxicomane et que je n’étais pas toujours pleinement consciente de ce qui se passait autour de moi.
Silence.

Est-ce qu’on a déjà parlé de mon parcours de rue ? De manière générale, est-ce que vous posez des questions sur ce genre de choses ? Et quel type de vétérinaire êtes-vous ? Je vous pose beaucoup de questions. Est-ce que vous connaissiez mon parcours avant de lire Se loger ?
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Pour répondre à votre première question, il faut que je revienne sur Vétérinaires Pour Tous. Je vais parler du fonctionnement des vacations, parce que les consultations en clinique, c’est un peu différent. Dès le départ, l’idée était que chaque vacation soit assurée par un binôme : un vétérinaire, qui s’occupe de l’animal, et un travailleur social, qui accompagne le propriétaire du chien ou du chat. Il peut aussi vérifier que certaines démarches administratives ont été faites. Les rôles ont donc été pensés comme étant bien distincts. En tant que vétérinaires, nous sommes des soignants. Nous recevons les personnes dans un cabinet, qui est un lieu assez intime. Comme chez les médecins ou d’autres professionnels de santé, il arrive que des choses très personnelles soient dites. Mais ce n’est pas notre métier, ni notre formation.
Quand Vétérinaires Pour Tous s’est développé, l’idée n’était pas de demander aux vétérinaires de devenir des confidents ou des travailleurs sociaux. L’idée était plutôt de leur proposer de faire leur part sur le plan social en soignant les animaux de personnes en situation de précarité, qu’elles soient à la rue ou qu’elles disposent de quelques ressources. C’était aussi une façon de ne pas effrayer des vétérinaires qui pouvaient avoir envie de s’engager même s’ils ne se sentaient pas à l’aise avec certains aspects de l’accompagnement social. Le travailleur social est aussi là pour faire le lien. Si une nouvelle personne arrive, il peut nous transmettre quelques informations utiles : par exemple, nous dire que cette personne a déjà perdu un animal, ou qu’elle traverse une période très difficile. Mais cela reste toujours des informations de contexte, ce qui est nécessaire à la prise en charge, rien de plus. Donc, pour répondre à votre question : non, je ne connaissais pas votre parcours avant que vous me le mettiez, littéralement, sous les yeux. Et je ne vous l’aurais pas demandé non plus. Par tact, mais aussi parce que cela me paraît évident : c’est à la personne de choisir ce qu’elle souhaite raconter, ou non.
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Mais pour les rendez-vous en clinique sous la bannière de VPT, il n’y a pas de travailleur social. Les personnes viennent souvent seules.
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Oui. Mais, dans ce cas-là aussi, on peut rester dans notre rôle strictement médical. Je ne m’autorise à poser quelques questions que lorsque la relation est installée. Par exemple, je suis en train de suivre une jeune femme dont j’ai opéré le chien à deux reprises, à six mois d’intervalle, pour une rupture des ligaments croisés de chaque côté. Après avoir lu votre article, et comme vous m’aviez dit que vous aviez désormais un appartement, je me suis permis, la dernière fois que je l’ai vue, de lui demander comment ça allait. Elle m’a répondu qu’elle était sur le point d’avoir un appartement. Je l’ai revue ce matin : elle aura les clés dans dix jours.
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Incroyable ! Mais je n’ai pas vraiment compris le lien entre mon article et le fait que vous lui ayez posé cette question.
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En fait, ce n’est pas tant l’article en lui-même. C’est le fait que vous m’ayez autorisé à le lire. D’une certaine manière, vous m’autorisiez aussi à porter un regard sur votre parcours. Avec l’article, et parce que je vous avais déjà vue plusieurs fois, je me suis senti légitime pour vous demander où vous en étiez. Je ne sais plus si c’est moi qui vous ai parlé de votre appartement et de votre travail, ou si c’est vous qui avez abordé le sujet.
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Oui, vous m’avez posé quelques questions.
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Oui, mais ce n’était pas juste après avoir lu l’article. C’était après plusieurs consultations. Au début, je laisse les choses venir. Les personnes parlent de ce qu’elles souhaitent. Et c’est aussi parce que vous m’avez répondu que la conversation a pu continuer.
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Mais ça a quand même changé quelque chose dans notre manière d’échanger.
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Oui.
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Évidemment, ça me fait plaisir de vous entendre dire ça.
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En tant que soignant, et en tant que vétérinaire, on connaît finalement assez peu ces parcours. On ne sait pas comment les personnes vivent quand elles sont à la rue, ni ce qui se passe lorsqu’elles en sortent. Comment elles accèdent à un logement, de quoi elles vivent, si elles touchent le RSA. Ce n’est pas notre domaine et on n’est pas formés à ça.
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J’étais pourtant persuadée que, grâce à votre engagement dans Vétérinaires Pour Tous, vous connaissiez bien ces réalités. Vous êtes souvent en lien avec des travailleurs sociaux.
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Un peu. Plus que d’autres, sans doute, mais pas suffisamment. Dès qu’on entre dans les dispositifs d’aide…
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C’est extrêmement complexe.
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Oui. Il y a des sigles partout. C’est difficile d’avoir une vision d’ensemble. D’ailleurs, je pense que ça pourrait faire partie, de manière facultative, de la formation des vétérinaires qui s’engagent avec Vétérinaires Pour Tous. L’objectif n’est pas d’en faire des travailleurs sociaux, mais de leur donner quelques repères pour mieux comprendre ces parcours : comment se passe une réinsertion, comment une personne peut basculer à la rue, quels sont les principaux dispositifs. À travers quelques situations fictives, par exemple. Ce serait intéressant. Parce que tout ce système d’aides croisées est vraiment très complexe.
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Et pourtant, ça a un impact énorme sur la relation entre la personne et son chien. Tout est lié.
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Qu’est-ce qui est impacté ?
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La manière dont la personne s’occupe de son chien. Je me souviens qu’après l’opération de Tina à la clinique, on s’était revus pendant une permanence à Totem. Je vous avais expliqué que je venais de trouver un travail et que c’était très difficile pour moi de la laisser seule à l’appartement. J’avais l’impression de l’abandonner. J’étais très stressée, et il m’arrivait de lui transmettre cette tension Je vous avais alors demandé si vous aviez eu des retours de personnes qui étaient passées de la rue à un logement avec leur chien. Vous m’aviez répondu que non, et ça m’avait beaucoup étonnée.
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Non, parce que nous, on ne suit pas les personnes. Ce sont Totem ou d’autres structures qui les accompagnent. Nous, on suit les animaux. C’est d’ailleurs un point faible du dispositif.
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J’ai trouvé que vivre avec mon chien en appartement était beaucoup plus difficile que dans la rue. Et la reprise du travail, je l’ai vécue comme un véritable abandon.
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La seule chose que l’on entend souvent, c’est que beaucoup de personnes sans domicile fixe refusent un logement si leur chien ne peut pas les accompagner. Elles préfèrent rester avec lui, et ça se comprend. Je pense à une personne que je suis depuis quelque temps. Elle n’a pas pu venir à une consultation à Saint-Égrève parce qu’un contrôleur a refusé qu’elle monte dans le train avec son chien. Je suis donc allé la chercher. Pendant le trajet, elle m’a raconté qu’elle n’avait jamais travaillé. Elle a trente-cinq ans. Ce serait intéressant de comprendre ce qui conduit à une situation comme celle-là. Souvent, c’est une succession de circonstances. Mais nous, en tant que vétérinaires, on n’a pas accès à tout ça.
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Vous vous concentrez sur les soins et sur la relation entre le maître et son chien.
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Oui. Et puis ce sont des activités qu’on fait en plus de notre métier. Les vacations sont bénévoles. En clinique, ce n’est pas du bénévolat, mais le vétérinaire renonce à une partie de sa rémunération. Les vétérinaires qui s’engagent dans ce type d’actions ont souvent une histoire ou une sensibilité particulière. Ils ont le sentiment d’avoir, eux aussi, une responsabilité vis-à-vis de la société et cherchent, à leur manière, à faire leur part.

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Et vous, quelle est votre raison personnelle ?
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Je voulais être vétérinaire rural parce que mes grands-parents étaient éleveurs en Franche-Comté, en particulier de vaches. Donc, je voulais aller à la campagne pour aider les paysans. Mais les choses ne se sont pas passées comme ça et je me suis finalement retrouvé en ville. Je me suis adapté pour continuer à avoir une activité dans laquelle le lien avec les gens était important. Quand j’ai quitté ma structure, beaucoup de clients étaient tristes. Et ceux qui ont su où j’allais m’ont suivi. Donc, a priori, la qualité de la relation était bonne.
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Vous parlez de quelle structure, exactement ?
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La Clinique des Collines5. C’est la clinique que j’ai créée. Au début, la clinique était dans ma maison. On a un peu poussé les murs, parce que c’était tout petit : ça faisait 50 m². Mais j’ai fait le choix de la laisser pour pouvoir partir à la retraite en forme et à peu près quand je veux. Le problème de la retraite, pour un travailleur libéral, c’est qu’il faut trouver quelqu’un qui veuille reprendre la boutique derrière. C’est de moins en moins facile, parce que c’est un gros boulot, un gros souci. Les vétos plus jeunes ne veulent pas forcément se mettre ce poids sur les épaules, parce que le métier est perçu différemment de ce qu’il était il y a trente ans. J’ai donc essayé de trouver un groupe avec une fibre sociale, à qui je pourrais vendre ma clinique pour pouvoir partir quand je voudrai.
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Mais le groupe auquel vous avez vendu n’avait pas vraiment la fibre sociale.
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[rires] J’étais naïf, très naïf. C’est un groupe qui veut rentrer des sous, le social, il s’en fiche.
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Est-ce qu’on peut citer le nom du groupe, ou il vaut mieux l’éviter ?
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Non, non. Parce que tout le monde n’est pas mauvais. Ce sont les actionnaires qui veulent gagner de l’argent, le groupe veut grandir, et donc il faut faire plaisir aux banques, il faut présenter un bilan.
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Pour expliquer ce qui s’est passé, vous avez vendu la clinique, mais vous êtes quand même resté, sous certaines conditions.
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Oui, en tant que collaborateur libéral. Ça les intéressait parce que, comme ça, les clients ne partaient pas tout de suite.
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Mais ils n’ont pas apprécié que vous continuiez vos missions sociales avec VPT. Et finalement, vous avez été mis à la porte de votre propre clinique.
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Ce n’était plus la mienne. Pour en revenir à mon parcours, je voulais aider les autres. J’aimais beaucoup l’idée du soin. Pour moi, en tant qu’humain, c’est important de prendre soin les uns des autres. Au moins, je sais faire quelque chose dans ce domaine. C’est bien de gagner suffisamment d’argent pour ne pas avoir à se demander, le 15 du mois, ce qu’on va manger. Mais je ne vois pas l’intérêt de s’acheter un bateau ou un yacht.
Je suis issu d’un milieu modeste. Mon père a commencé à travailler à la chaîne. Ma mère ne travaillait pas, elle s’occupait des enfants. J’ai eu la chance de faire des études dans le système scolaire. Je suis le seul de ma fratrie à avoir fait des études supérieures. J’ai réussi, j’ai pu faire tout ça. Alors j’estime que je dois quelque chose à la société. J’ai pu réussir grâce à des profs, grâce à nos impôts qui ont permis de les payer. Et j’ai envie de rendre ce qu’on m’a donné. Je ne peux pas simplement garder tout ça pour moi. Je ne vois pas ce que je pourrais… L’égoïsme, c’est quelque chose qui… même si on est toujours un peu égoïste, on est d’accord. Mais sur le plan financier, non. Plus on gagne d’argent, plus on a réussi, plus on doit aux autres.
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C’est une manière de rétablir une forme d’équité ?
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C’est pour donner ses chances à tout le monde. Je viens d’une petite ville de province et je ne savais même pas que les classes préparatoires pour devenir vétérinaire existaient. Je ne savais même pas qu’on pouvait faire véto. C’est important que tout le monde puisse avoir cette possibilité, quel que soit le milieu dans lequel il grandit. On reste quand même déterminés par le milieu dans lequel on grandit. Ce qu’on peut faire, en revanche, c’est essayer de mettre en place des dispositifs pour réduire ces inégalités. VPT s’inscrit dans cette démarche. Et quand on est face à des situations extrêmes, comme celles des personnes à la rue, c’est encore autre chose. Il faut d’abord les aider à reprendre pied, à se raccrocher à quelque chose, à pouvoir souffler un peu. Puis, petit à petit, à se dire : « Oui, j’ai toujours toutes mes casseroles qui font du bruit derrière moi, mais je peux commencer à regarder un peu devant moi. »
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Quel type de vétérinaire pensez-vous être ? Moi, je dirais que vous êtes très pédagogue. Je me demandais d’ailleurs si vous êtes comme ça avec tout le monde, ou si vous l’avez été particulièrement avec moi parce que j’étais très curieuse et que je vous posais beaucoup de questions. Vous m’aviez montré des schémas du corps du chien, vous m’aviez expliqué l’opération en détail, ce qu’était un nodule, les termes techniques. C’est quelque chose que je n’avais jamais vu auparavant.
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Je pense que j’ai fait mes études avec une intelligence moyenne, sans démagogie. J’ai simplement eu la chance de pouvoir faire ces études. Mais je trouve que ce qui manque souvent, c’est la quantité d’explications qu’on nous donne. Ce n’est pas normal de sortir d’une consultation chez un médecin, ou même d’un rendez-vous avec un plombier, sans en savoir beaucoup plus qu’au moment où on est arrivé. Je veux que les gens repartent de chez moi en en sachant un peu plus. Mais si certains ne s’y intéressent pas et veulent simplement que leur chien soit soigné, je n’insiste pas. D’autres, au contraire, sont intéressés et posent des questions. C’est pour ça que je fais beaucoup de dessins et que j’ai appris à écrire à l’envers. Je trouve que ça fait partie du soin : donner à la personne en face les moyens de mieux comprendre et de repartir avec quelques connaissances. Il n’y a pas de raison que je garde toutes ces connaissances pour moi. D’autre part, les gens arrivent souvent dans mon cabinet en me disant : « J’ai regardé sur Google, et je pense que c’est ça. » Et avec l’IA, ça va probablement augmenter. Mais ce n’est pas un problème. Si, parmi les diagnostics proposés, il y en a un auquel on n’avait pas pensé, autant en profiter. Les gens viennent parce qu’on a les moyens, les médicaments, les compétences, mais aussi la possibilité de corriger, d’orienter et de faire le tri. Ça m’intéresse de transmettre, parce que je continue à me former de mon côté. Donc je sais que, de toute façon, j’aurai toujours un temps d’avance.
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Si je suis passée par tout ce réseau – Mon Chien Ma Vie, SoliVet, puis VPT -, ce n’est pas seulement parce que je n’avais pas les moyens de payer. C’est aussi parce que j’avais peur de retourner dans les cabinets vétérinaires. Les cliniques vétérinaires ne sont pas des espaces neutres. La relation entre le vétérinaire et le propriétaire de l’animal n’est pas toujours horizontale. On peut avoir peur d’être jugé sur la manière dont on s’occupe de son animal, mais aussi sur son parcours de vie. Alors que lorsqu’on se rend à une permanence de VPT, on sait qu’on va être accueilli par des vétérinaires qui connaissent la grande précarité. On se sent plus en confiance, parce qu’on a été orienté par des personnes ou des associations de ce réseau solidaire.
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Oui, vous savez que les personnes qui sont là ont choisi d’être là pour vous rencontrer. Alors qu’un vétérinaire ou une assistante vétérinaire à l’accueil, qui est souvent le premier visage que vous voyez, n’a pas forcément choisi de recevoir des personnes comme vous. Il faut donc que leurs qualités humaines ou leur professionnalisme les amènent à accueillir tout le monde de la même manière pour que ça fonctionne. Dans une association, c’est différent : ils sont là pour vous, ils sont venus spécialement pour ça.
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Pour nous, le vétérinaire, c’est presque un demi-dieu, parce que vous êtes capable de soigner ce qu’on a de plus précieux. Et certains en profitent.
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On est toujours pris entre la rentabilité de sa structure, que ce soit pour des actionnaires ou pour soi-même, et la qualité du travail qu’on fait. Je trouve que, globalement – même si j’ai peu de relations avec d’autres confrères, parce que je ne suis pas très porté sur les relations sociales, surtout quand elles restent superficielles – c’est une profession qui, humainement, ne s’est pas trop dégradée. Non, ce qui a changé, c’est surtout la financiarisation.
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J’ai aussi eu l’impression de tomber sur des vétérinaires qui ne savaient pas vraiment comment soigner mon chien. J’avais parfois le sentiment qu’on me faisait payer des tentatives qui n’étaient pas forcément nécessaires. Et forcément, ça crée un manque de confiance.
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Quand je suis passé de la clientèle rurale à une clientèle urbaine, il a fallu que je trouve une façon de m’adapter aux propriétaires de chiens et de chats. Et la meilleure façon que j’ai trouvée, c’est d’aller étudier les troubles du comportement. Je suis allé suivre, pendant deux ans et demi, des psychiatres qui faisaient des thérapies cognitivo-comportementales. Il y avait un cabinet à Rumilly6 qui était très connu. Ils organisaient des supervisions le mardi soir pour des infirmiers et des médecins. Je les avais contactés et ils avaient accepté que je vienne. Ce sont des thérapies dans lesquelles on travaille beaucoup avec le patient. La relation est vraiment collaborative, et j’ai beaucoup appris de cette façon de faire. Si je ne sais pas précisément ce que le chien a, je vais le dire. Mais je vais aussi expliquer : « Voilà les symptômes, voilà ce que ça peut être, voici les différentes possibilités. » Le problème, c’est que si ça ne rentre pas exactement dans une case, il faut quand même faire un choix. Ce que je propose alors, c’est soit de faire un examen complémentaire, soit, s’il n’y a pas les moyens ou que les circonstances ne s’y prêtent pas, de traiter d’abord ce qui pourrait être le plus grave et de voir ensuite comment ça évolue. C’est un travail collaboratif. Il faut que j’obtienne l’accord de la personne pour continuer dans ma démarche. Je ne peux pas prendre la position du dieu qui dit : « Je sais », alors qu’en réalité, je ne sais pas. Si je ne sais pas, je le dis.
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Mais je n’ai pas très bien compris pourquoi vous êtes allé observer ces thérapies ?
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Parce que, pour moi, les thérapies cognitivo-comportementales pouvaient aussi s’appliquer aux chiens, comme la désensibilisation7, le contre-conditionnement8, ce genre de choses. Je me souviens de Charly Cungi qui expliquait comment fonctionnait la désensibilisation, par exemple pour une femme qui avait une phobie des oiseaux. L’idée, c’était d’augmenter progressivement le niveau de stress, mais en faisant en sorte qu’il ne monte pas trop. Par exemple, lui faire tenir une photo sur laquelle il y a un oiseau. Et si on voyait que son cœur ne s’emballait pas trop, on pouvait aller jusqu’à lui faire tenir une plume. Ce sont des thérapies qu’on peut éventuellement appliquer au chien. Je m’en suis beaucoup servi, en particulier pour les thérapies de contre-conditionnement. C’est-à-dire que si le chien ressent une émotion forte ou du stress, on va essayer d’y associer une émotion beaucoup plus forte et plus positive, quelque chose de moins inquiétant. Et puis il y a aussi les thérapies cognitives. On demande aux gens d’identifier les pensées parasites qui reviennent constamment et d’essayer de les remettre un peu en question. Je l’ai aussi utilisé, mais plutôt avec les propriétaires, parce que c’est plus compliqué à appliquer aux chiens. Au départ, je l’ai surtout utilisé avec des femmes dépressives, en essayant de modifier un peu la manière dont elles percevaient leur chien.
J’ai oublié pourquoi je vous répondais ça, j’ai oublié la question. Ah oui, la thérapie comportementale, la relation collaborative. C’est important que le propriétaire comprenne les choses aussi bien que moi. Tina, c’est la patiente, mais son propriétaire est un co-adjuvant du soin. Par exemple, si un propriétaire apprend que son chat est diabétique, c’est très important qu’il comprenne comment fonctionne le diabète et quels sont les signes à surveiller, parce que c’est lui qui va devenir le spécialiste de la maladie de son animal. Donc j’envoie même les gens sur des forums pour qu’ils puissent se renseigner et mieux comprendre la maladie de leur chien.
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Est-ce que vous pourriez me parler un peu de votre travail au sein de VPT ?
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Le travail d’un président de région, c’est d’abord d’animer la région. C’est lui qui doit essayer de motiver les troupes, les vétérinaires qui font partie du réseau. Il peut aussi aller chercher des sous, parce que ça ne tombe pas du ciel. J’ai demandé, par exemple, une subvention à la ville de Grenoble pour les interventions, les vacations qui concernent les gens qui habitent à Grenoble ou dans l’agglomération. Je m’occupe aussi de représenter VPT quand il y a des congrès locaux, chaque fois que c’est possible. Il faut aussi s’occuper de la communication, faire en sorte que VPT soit présent à chaque fois qu’on parle d’un organisme qui s’occupe des soins aux animaux de personnes en difficulté.
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C’est-à-dire s’occuper aussi des réseaux sociaux, par exemple ?
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En théorie, oui. Ça dépend des compétences et des goûts de chaque président. Moi, je suis un humble président qui s’est beaucoup impliqué dans les vacations. Je suis moins à l’aise dans le relationnel que d’autres vétérinaires, donc j’ai développé les vacations et, à mon corps défendant, je suis allé chercher de l’argent auprès de la mairie.
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En répondant à mes questions, vous faites aussi de la communication. Vous avez accepté de me rencontrer, et il va y avoir un article.
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Oui, mais je n’ai rien fait. C’est vous qui êtes venue et qui m’avez tiré par les cheveux pour m’asseoir dans un bureau. [Rires]
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[Rires] Mais vous étiez enthousiaste parce que vous saviez que cela pouvait apporter quelque chose de positif à VPT.
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Oui, bien sûr, c’est important. Mais c’est difficile de motiver les vétérinaires parce que, si on réfléchit à ce qu’il y a à gagner financièrement, pas grand-chose. On donne de son temps et, si on le prend sur son temps d’activité, on investit même de l’argent. La reconnaissance, ce n’est pas forcément celle de sa clientèle, qui n’est d’ailleurs pas au courant de ces activités. Donc c’est surtout un contrat avec soi-même que l’on passe.
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Mais je ne suis pas totalement d’accord. Vous avez quand même des articles dans la presse régionale, où vous êtes présenté comme quelqu’un qui vient en aide aux plus démunis9. Vous avez une image positive dans la région, qui vous apporte une forme de reconnaissance. Ça pourrait être un argument pour motiver les vétérinaires. Vous ne pensez pas ?
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Oui, un peu. Mais ce n’est pas une reconnaissance du grand public, parce que les vétérinaires qui font des actions avec VPT n’en font pas forcément la publicité autour d’eux. C’est aussi une façon de préserver la liberté de s’engager ou non, et de consacrer seulement une partie de son activité à des pratiques médicales solidaires. Donc, éventuellement, avoir une forme de reconnaissance de la part d’institutions ou de journalistes, pourquoi pas. Mais ce n’est pas pour avoir des foules de fans et jeter des tee-shirts dans la foule.
Mon rôle est aussi d’être un relais important entre le terrain et l’organisme directeur. Émilie De Marco, directrice de VPT, va bien sûr quelquefois sur le terrain, elle assiste à des vacations. Elle a beaucoup travaillé avec la SPA, mais elle n’est pas véto. C’est important qu’on puisse faire remonter ce qui se passe sur le terrain dans les différentes régions, pour qu’on puisse ensuite réfléchir à la manière dont on travaille. Quand il faut faire un guide de bonne conduite pour des vétérinaires qui vont faire des vacations, par exemple, elle ne peut pas le rédiger toute seule. Il faut vraiment avoir des retours de terrain sur la manière de s’exprimer quand on reçoit des personnes qui vivent dans la rue ou qui sont suivies en addictologie, par exemple. Sans cette expérience du terrain, VPT ne peut pas fonctionner.

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Est-ce que vous pourriez me parler un peu du contenu de ce petit guide destiné aux vétérinaires qui font des vacations dans des structures d’aide aux personnes sans domicile ?
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À l’origine, les vacations devaient être effectuées avec des étudiants vétérinaires, pas encore diplômés, en première ou deuxième année d’études. Ils ont encore peu de compétences médicales et moins d’expérience dans la relation avec les propriétaires d’animaux qu’un vétérinaire qui a déjà dix ans de carrière et qui a eu le temps de peaufiner sa manière de se présenter. Donc il fallait ce guide. À titre d’exemple, lors des dernières vacations que j’ai faites avec des étudiants à l’École vétérinaire de Lyon, un étudiant interrogeait une personne sans domicile qui venait avec son chien pour un problème simple. Il déroulait son questionnaire standard : « Est-ce que vous êtes en maison ou en appartement ? Est-ce que votre chien est en contact avec des enfants ? ». C’est un questionnaire qui convient pour une personne qui est « normalement » insérée. Moi, ça me fait bizarre qu’on demande à une personne sans domicile si elle est en appartement ou en maison…
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Surtout que la réponse n’est pas si simple.
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Le questionnaire était standard et je me suis dit qu’il n’était vraiment pas adapté à ces situations. Il y a des choses qu’on évite… Mais en principe, c’est le même type d’enseignement que celui qu’on donne aux travailleurs sociaux lorsqu’ils font des maraudes : l’empathie, la bienveillance, le respect du consentement. C’est exactement la même chose, mais nous, en plus, il y a la médiation du chien, qui facilite les rapports humains. Le chien est globalement avenant, sauf certains qui sont craintifs.
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On y fait mention de la grande diversité des profils psychologiques des personnes sans abri.
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Il y a un certain nombre de personnes à la rue qui développent différentes formes de troubles psychiatriques. Ces troubles peuvent être à la fois une cause (perte d’emploi, isolement, rupture familiale) et une conséquence (stress chronique, violence, précarité) de la situation de rue. C’est important de savoir que ça existe. C’est particulièrement important pour les jeunes vétérinaires qui ont encore peu d’expérience. Une fois qu’on a fait plusieurs années de consultation, on voit bien que tous les gens sont différents, qu’il faut avoir du tact dans certaines situations, qu’il faut écouter avant de réagir.
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On peut y lire qu’il faut « écouter sans juger », « utiliser un langage simple, clair et bienveillant », « expliquer clairement les buts et les conséquences des soins », « respecter l’autonomie de la personne ».
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Avec quelqu’un que l’on ne connaît pas, c’est du sens commun. Et avec quelqu’un qui se retrouve à la rue, qu’on ne connaît pas et qui, en plus, a subi un certain nombre de traumas, on fait encore plus attention. Comme quelqu’un qui revient d’un territoire en guerre, on ne va pas lui parler de la même façon que quelqu’un qui n’a jamais connu un conflit armé et violent.
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Il est noté qu’il fallait être attentif à ce que le détenteur enregistré soit bien la personne qui amène l’animal. Ça m’a fait tiquer parce que, j’ai souvent vu à la SPA ou ailleurs des gens arriver avec des chiens au nom de quelqu’un d’autre, et je me suis toujours demandé pourquoi la SPA enregistrait le nom de cette nouvelle personne sans rien vérifier, en s’appuyant sur sa parole. Dans la rue, il y a quand même beaucoup de vols de chiens, de changements de propriétaire forcés en raison d’hospitalisation ou d’incarcération.
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Et qu’est-ce qui vous a fait tiquer ?
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Qu’on demande aux vétérinaires d’être attentifs à l’identification, alors que j’ai l’impression qu’ils font trop confiance à la parole des gens…
Mais c’est parce qu’on n’a pas de pouvoirs de police. Dans le cadre des vacations, en particulier quand l’argent venait du plan de relance, on nous a demandé d’avoir une traçabilité. Donc il était important de pouvoir dire quel argent était dépensé pour quel animal, qui est identifié à tel numéro. Le fichier I-CAD10 contient les informations d’identification du chien, son signalement physique, ainsi que le nom et les coordonnées du propriétaire tels qu’ils ont été enregistrés. Quand je fais des vacations, je vérifie que les coordonnées sont toujours correctes, parce qu’elles ont souvent changé : le propriétaire n’habite plus à la même adresse ou n’a plus le même numéro de téléphone. C’est important de les mettre à jour pour pouvoir le retrouver si besoin. C’est un service que je rends. Un SDF se fait déloger d’une cave dans laquelle il dort, par exemple. Le chien part à la fourrière, et la personne est emmenée par la police. C’est important que le chien soit bien identifié à son nom, avec un numéro de téléphone à jour, pour qu’ils puissent se retrouver ensuite. On vérifie donc pour des obligations légales, pour justifier les frais engagés, mais aussi pour rendre service.
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Vous êtes obligé de faire confiance à la personne.
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Nous sommes tenus à des obligations de moyens sur l’animal, mais pas de contrôle. Il ne faudrait pas que le SDF qui a récupéré son chien vers trois ans et qui n’a pas mis à jour son identification hésite à aller chez le vétérinaire en se disant : « Si j’y vais, on va me le retirer. »
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Je comprends. Comme j’ai vu beaucoup de choses, je peux avoir une vision un peu noire parfois.
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Cette vision-là, elle est intéressante. Parce que celle de VPT est forcément limitée, on ne voit qu’une partie de la réalité : les personnes qui viennent consulter pour leur chien dans la rue et qui acceptent la proposition d’un travailleur social qui leur dit : « Tiens, il faudrait que tu amènes ton chien pour vérifier qu’il va bien. » Mais on ne les voit pas tous. Parfois, on nous glisse qu’un tel, quand il est complètement bourré, tape sur son chien, mais ce n’est pas très fréquent et ça n’a pas l’air d’être plus fréquent que dans une population plus standard. Ce que vous avez vu, c’est différent, mais ça reste sous les radars.
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Parfois, c’est difficile de parler de certains phénomènes avec les professionnels qui nous accompagnent. Par exemple, je racontais à mon médecin addictologue que certains médicaments de substitution aux opiacés sont revendus dans la rue. C’était difficile à entendre pour elle. Sans parler du fait que j’ai peur de contribuer à renforcer un discours de haine envers les personnes à la rue.
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Pendant les vacations, on n’amène pas de morphinique, et en théorie pas de kétamine non plus, ou alors avec toutes les précautions nécessaires. Pour l’instant, il n’y a pas eu de problème. La kétamine est dans un sac, si quelqu’un veut le dévaliser, c’est le véto qui est responsable. À Totem, pendant les vacations, Nicolas fait avaler tout de suite l’antiparasitaire11 aux chiens pour éviter que le médicament ne soit récupéré et revendu par la suite.
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Compte tenu de votre statut de président de l’antenne régionale, je me suis toujours demandé si, lorsqu’on envoyait un devis à VPT, on ne jouait pas un peu à un petit jeu. Vous remplissez le devis, la secrétaire l’envoie, fait semblant d’attendre sa validation, puis vous recevez votre propre devis sur votre ordinateur et vous l’acceptez. Je ne sais pas si vous comprenez ce que je veux dire. Je me demande qui accepte ou non la prise en charge ?
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Les devis sont toujours acceptés, sauf si le devis est de plus de 450 euros. Dans ce cas-là, ça passe par le directeur régional, donc par moi, en somme.
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Donc, quand ma chienne a été opérée, c’est vous qui avez validé son devis ?
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Oui, oui. Pour l’instant, j’ai validé tous les devis que j’ai reçus. On était dans une période faste, alors tout était validé. Mais non, il n’y a pas de petit jeu.

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Comment imaginez-vous l’évolution de VPT dans les années à venir ? Est-ce que vous pensez à renforcer le travail en réseau avec les autres acteurs de la médecine vétérinaire solidaire ?
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Je ne suis pas un grand penseur de l’époque, mais je pense qu’on est dans une période charnière. Le système capitaliste a amené un certain nombre d’excès, peut-être aussi des réussites, mais beaucoup d’excès. Et donc, il y a beaucoup de gens qui proposent des solutions alternatives, comme le revenu minimum. Tout ça tourne autour de l’idée qu’il faut faire davantage attention aux autres et ne pas seulement penser à soi. Je pense que VPT s’inscrit parfaitement dans cette dynamique, même si ce n’est qu’un élément parmi d’autres.
Les dames de la SPA ou les dames qui s’occupent de la stérilisation des chats, elles consacrent toute leur vie à ça. Elles s’épuisent, elles s’usent dans les soins aux autres. Parce que souvent, elles n’aident pas seulement les chats, elles aident aussi les personnes âgées de leur entourage, jusqu’au jour où elles vieillissent elles-mêmes. Elles font ça en marge de la société, comme beaucoup d’associations, pour essayer de recoller les morceaux et de tenir ce qui peut être tenu. Ce serait bien que VPT, avec les moyens modernes d’une association nationale, porte aussi cette idée qu’il faut s’occuper des autres. J’aimerais que ça prenne beaucoup plus d’ampleur. Les vétérinaires portent assez peu de revendications politiques. Ce ne sont pas des anarchistes et des révolutionnaires. Majoritairement, ils votent plus à droite qu’à gauche, même si je pense qu’ils ressemblent assez à la population générale. Et comme la population générale, ils pourraient basculer effectivement vers un peu plus de…
Pendant longtemps, on nous a appris à faire du marketing. On nous disait : « Vous êtes responsables d’entreprise, il faut que votre entreprise vous rapporte de l’argent. Et si vous voulez avoir des moyens de diagnostic, il faut faire rentrer de l’argent. Si vous voulez un échographe numérique, il faut faire rentrer de l’argent. » Les gens qui portaient ce discours ont eu leur heure de gloire. Mais maintenant, je sens qu’on revient vers une quête de sens, en particulier chez les jeunes. Les jeunes ont besoin de trouver du sens dans leur travail, sinon ils arrêtent. Mais les jeunes, pour l’instant, on ne peut pas vraiment les faire participer à VPT. Quand ils travaillent dans un cabinet, ce ne sont pas eux qui décident si, oui ou non, on accueille des clients en situation de précarité. Et pour les vacations, ils ne peuvent pas forcément y aller non plus : les conditions ne sont pas réunies et ça coûte vraiment trop cher aux vétérinaires. Même s’ils ont la fibre sociale, payer quelqu’un pendant trois heures pour aller en vacation et lui fournir des médicaments, ce n’est pas possible.
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Ne pourrait-on pas repenser le système pour que les jeunes vétérinaires puissent participer à VPT.
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Oui, mais ça ne sera pas pour tout de suite. Pour l’instant, dans le code de déontologie, ils insistent plutôt sur le recours aux jeunes vétérinaires retraités. Je suis retraité depuis le 1er juillet. Je vais percevoir une retraite, mais j’ai le droit d’avoir un travail à côté. Mes cotisations retraite sont à fonds perdus. Pour les jeunes, je ne sais pas trop comment faire… C’est dommage, parce que ce sont eux qui sont très demandeurs. Mais il faut qu’on respecte les règles de fonctionnement de la profession qui sont édictées par l’Ordre. Ça s’explique assez facilement. Un jeune qui se fait mordre, par exemple au visage, en dehors de ses horaires de travail, comment va-t-il pouvoir expliquer ce qu’il faisait en vacation en dehors de son temps de travail ? C’est surtout pour protéger les jeunes.
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Alors que vous, vous êtes responsable de vous-même.
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Je paie une assurance pour ça. Mais, en théorie, tout vétérinaire libéral devrait signaler à son assureur qu’il fait des vacations en dehors de son cabinet. Si jamais son contrat comporte une petite clause précisant que ce qu’il fait en dehors du cabinet n’est pas couvert, il ne pourrait plus faire de vacations. Et on pourrait aussi imaginer un VPT rural qui interviendrait auprès des éleveurs et sur les gros animaux, parce que la détresse des éleveurs existe aussi. L’État intervient de moins en moins, parce qu’il s’agit d’une activité économique de production, alors que les animaux de compagnie ne produisent rien. À titre personnel, je me disais qu’à la retraite, j’irais voir du côté d’associations comme Terre de Liens, qui aident les agriculteurs à s’installer, par exemple en achetant des fermes qu’elles vont ensuite leur louer, à charge pour eux de produire en bio. Ce serait une façon de revenir à mes premiers amours. Il y a toujours des animaux à soigner, une grange à construire, de l’argent à aller chercher ou des informations à diffuser. Mais je continuerais VPT jusqu’à ce qu’il y ait suffisamment de vétos pour reprendre le travail. Et s’il n’y en a pas, je reste.
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Je voudrais quand même qu’on parle des propriétaires de chiens à la rue. J’avais écrit sur un papier : « J’ai vu beaucoup d’amour inconditionnel, mais aussi de la cruauté, de la bêtise et de la maltraitance, consciente ou non.… »
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Nous n’avons pas le même regard. Les gens qui acceptent de venir en vacation tiennent beaucoup à leur chien : le chien mange souvent avant eux. De la cruauté, je n’en ai pas vu. La maltraitance peut être ponctuelle, lorsque la personne est sous l’emprise de psychotropes, d’alcool ou d’autre chose, ou bien plus régulière lorsque cette emprise est permanente. Quand on vit dans la rue, dans des conditions où il est difficile de réfléchir ou de travailler, certaines capacités peuvent finir par s’atrophier. La maltraitance peut alors aussi venir d’un mélange d’ignorance et d’indifférence.
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Vous voyiez surtout les cas positifs : un compagnon contre la solitude, une protection physique, un facilitateur social, un soutien qui améliore l’estime de soi…
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Oui, c’est ce que l’on voit en consultation. Mais je me souviens d’un cas où des inspectrices de la SPA avaient été mandatées parce qu’une personne était soupçonnée de maltraiter son chien. En consultation, elle faisait bonne figure, mais en dehors, elle ne le traitait pas très bien. Elle l’avait fait chuter de plusieurs étages.
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Vous croisez les gens pendant un court laps de temps, où chacun essaie forcément de se présenter sous son meilleur jour. J’avais fait une petite liste à la Prévert : Le chiot non sevré qui est mort parce qu’à la place du lait infantile, mon ex avait acheté du crack ; les bagarres de chiens ; les chiens qui disparaissent parce qu’ils ont été volés ; les chiens qui copulent entre frères et sœurs ; les chiens de vigiles maltraités ; le chien à la manche qui semble libre, mais qui passe en réalité sa journée attaché au sac de son maître ; les chiens qui attaquent les policiers pour protéger leur maître bagarreur et qui finissent piqués pour rien.
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Vous l’avez vu, donc c’est vrai. Mais ce n’est pas une très bonne publicité pour Vétérinaires Pour Tous. On ne peut pas attirer des vétérinaires en leur montrant uniquement ces cas-là.
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Oui, mais c’est d’autant plus important qu’il y ait des vétérinaires sociaux pour faire ce travail d’éducation dans la rue.
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Et quand on est vétérinaire et qu’on voit tout ça, il faut aussi accepter une certaine part de frustration. Dans notre métier, on doit déjà faire face aux abandons de soins, aux euthanasies. Alors si, en plus, on devait décider qui mérite ou non d’avoir un chien…

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Il y a des personnes qui militent pour qu’on retire leur chien aux personnes sans domicile qui n’auraient pas les moyens de s’en occuper. Elles considèrent que c’est indigne de faire vivre un animal dans la rue.
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D’après ce que j’ai vu, ils en ont les moyens. Un chien a essentiellement besoin de présence et de nourriture. Et s’il se casse une patte, VPT sera là pour le soigner.
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Est-ce que vous avez pu observer des caractéristiques communes aux chiens de la rue ?
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Une majorité pèse entre 20 et 40 kilos. [Rires] Même si je soigne aussi un petit chihuahua… mais son propriétaire n’est pas à la rue, il est précaire, mais pas à la rue. Le point vraiment remarquable, c’est qu’ils ne sont souvent pas en laisse. Il y a des chiens qui sont craintifs, mais le fait de pouvoir s’éloigner librement de ce qui leur fait peur limite les réactions défensives. On ne pourra peut-être pas beaucoup les manipuler, mais s’ils vivaient en laisse, ce serait impossible. Dès que quelque chose leur ferait peur, ils aboieraient, grogneraient ou chercheraient à mordre. J’ai l’impression qu’il y a comme un lissage des comportements. En vacation, on ne voit pas tellement les chiens qui vont dans les extrêmes : celui qui tremble comme une feuille sur la table, qui fait pipi ou qui cherche à se réfugier sur les épaules de son propriétaire, et celui qui est dans la fuite et qui agresse par peur dès qu’on s’approche. J’ai plutôt ceux du milieu : plus ou moins inquiets, plus ou moins affables.
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Peut-être que vous ne voyez pas les chiens très agressifs parce que leurs maîtres évitent de venir vous voir, car ils pensent que ça va mal se passer.
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Oui, oui, c’est possible. Vous connaissez mieux que moi la vie dans la rue, mais est-ce que ce n’est pas difficile d’avoir un chien très agressif dans ces conditions ? Une personne qui vit à la rue ne peut pas passer sa vie sans croiser de monde. À un moment ou à un autre, on fait groupe, ne serait-ce que pour discuter, éviter l’ennui ou aller chercher à manger dans une association. Comment peut-on faire groupe avec un chien qui menace tout le monde ?
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Je connais des chiens très cons qui sont obligés d’être attachés à un sac, un peu à l’écart du groupe et des autres chiens. Il y en a qui ne supportent que deux autres chiens, par exemple, parce qu’ils font partie de la même meute. D’autres n’acceptent que les femelles ou que les mâles. Alors les maîtres choisissent leurs compagnons de galère en fonction de ces contraintes. Non, il y a des chiens vraiment très cons. Mais il y a quand même une majorité de chiens très sociaux. On se retrouve souvent tous ensemble sur de grands terrains, donc les chiens doivent pouvoir s’entendre. Mais parfois, on récupère des chiens dont on ne connaît pas l’histoire, ou bien, comme Tina, des chiens qui ont été maltraités et dont on ne peut pas anticiper tous les comportements.
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J’ai accompagné un monsieur qui avait récupéré un chiot malinois qui avait été massacré par son ancien propriétaire. Il était presque aveugle : il avait une vision de 2 sur 10 à un œil. Il ne pouvait pas manger non plus, parce qu’il avait une fracture de la mâchoire et ne pouvait pas ouvrir la bouche. Le monsieur était très patient. Le chien était un peu craintif, et on se demandait même comment il faisait pour ne pas sauter sur tout le monde après ce qu’il avait vécu. Le chien arrivait à se déplacer seul en se repérant avec son odorat. Il ne pouvait pas manger normalement, il fallait toujours lui broyer sa nourriture. Son propriétaire n’avait pas beaucoup d’argent, il vivait dans une caravane. Il récupérait des restes de poisson pour nourrir son chien. C’était vraiment impressionnant. Je l’ai suivi pendant toute sa croissance, pendant quasiment six mois. Et puis j’ai appris qu’il l’avait finalement confié à quelqu’un d’autre.
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Sans même parler de maltraitance, je me suis rendu compte de la violence avec laquelle on peut parler à nos chiens. J’ai dû faire un vrai travail pour me défaire de la façon dont je hurlais sur Tina : « Dégage de là, sale pute ! » Si je lui marchais sur les pattes sans faire exprès : « Mets une paire de rangeots12 ! » Et pourtant, je n’ai jamais touché mon chien, je ne l’ai jamais frappé. L’hyperagressivité comme manière de communiquer.
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L’agressivité est uniquement dirigée contre le chien ?
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Non, contre le monde entier.
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Ce n’est donc pas spécifique au chien.
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Non, ce n’est pas spécifique au chien.
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Et vous avez réussi à changer ça ?
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Oui, ça va mieux maintenant.
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Je suis content de vous l’entendre dire, en tout cas. [Rires]
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[Rires] Le problème, c’est que maintenant, parfois, quand je lui parle normalement, elle ne m’obéit pas, parce qu’elle est habituée à m’entendre dire « sale pute » [Rires] Il ne faut pas oublier que je n’ai pas soigné Tina. J’ai laissé les nodules de ma chienne grossir, grossir, grossir, parce que j’étais incapable de m’en occuper. Mais on prétend qu’on est les meilleurs maîtres du monde, par rapport aux normies de l’autre côté du miroir. On aime bien glorifier la façon dont on s’occupe de nos animaux.
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Je suis un peu déprimé, là ! [Rire sonore de Maria] Ça va faire l’objet d’un troisième, d’un quatrième reportage…
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[Rires] Mais non ! On a justement besoin de rencontrer des vétérinaires, de s’éduquer et d’avancer pour pouvoir porter sur soi un regard plus lucide. Mais vous vous doutez bien qu’avec la pauvreté, la drogue, etc., on ne va pas faire semblant que tout va bien. Il faut des vétérinaires, des soins et de l’éducation.
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Ça ferait un super article : l’importance d’avoir des modèles, des personnes qui portent sur nous un regard différent et bienveillant. Mais j’aimerais comprendre ce que ça change d’avoir des personnes comme Lionel Thibaud ou des vétérinaires dans votre vie. Vous dites que vous parlez différemment à votre chienne maintenant. Est-ce que c’est au contact des vétérinaires et des travailleurs sociaux que vous avez appris à lui parler autrement ?
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Je ne pense pas que ce soit lié à une personne en particulier. C’est plutôt le résultat d’une amélioration globale de ma situation : le fait de pouvoir me poser, de ne plus être en mode survie, etc. Et je pense que ça tient aussi au fait d’être traitée comme un être humain, de construire des relations horizontales. Je me suis entourée de spécialistes pour m’assurer un appui dans tous les domaines : une conseillère en économie sociale et familiale, un vétérinaire, une psychologue, un médecin, une assistante sociale. Au moindre problème, je peux interroger quelqu’un. Ce réseau, c’est justement le sujet de mon enquête : je fais le tour de ces personnes et de ces associations pour les interroger sur mon accompagnement. Et le vétérinaire, c’est une personne fondamentale pour les gens de la rue. Je sais que tous les vétérinaires ne pourront pas être présents comme vous pour répondre aux angoisses des personnes qui quittent la rue. Je sais qu’on a un rapport privilégié et que j’ai beaucoup de chance. Mais ça participe à mon rétablissement.J’ai conscience d’être un cas particulier, de mener une enquête qui m’ouvre des portes. Je sais que je suis privilégiée… Mais si je peux encourager les gens à suivre ce chemin, à se créer eux aussi un réseau de personnes sur lesquelles ils peuvent s’appuyer, et à enquêter sur eux-mêmes et sur le système, ce serait déjà beaucoup.
- SoliVet est une association d’intérêt général fondée en 2020 par le vétérinaire Théo Noguer. Elle accompagne les personnes en situation de grande précarité qui ont un animal de compagnie. Elle aide les centres d’hébergement, les accueils de jour et les bailleurs sociaux à adapter leurs locaux et leurs règlements pour accueillir les animaux. Elle forme également les travailleurs sociaux à la gestion du comportement canin. Enfin, en partenariat avec le réseau Vétérinaires Pour Tous, elle organise des permanences de soins vétérinaires solidaires. ↩︎
- À Grenoble, l’association Mon Chien Ma Vie va à la rencontre des personnes en situation de grande précarité ou d’isolement qui ont un chien. Elle propose des distributions de croquettes et facilite l’accès à des consultations vétérinaires gratuites ou à tarif solidaire. ↩︎
- « L’activité vétérinaire foraine, qui est interdite, est l’exercice de la médecine et de la chirurgie des animaux sans lieu d’exercice permanent, sans équipements techniques nécessaires et obligatoires ». L’Ordre national des vétérinaires. ↩︎
- Point d’Eau est un accueil de jour pour les personnes en situation de précarité sociale et/ou sans domicile fixe à Grenoble. ↩︎
- Clinique vétérinaire Univet des Collines à Saint-Martin-d’Hères. ↩︎
- Charly Cungi est un médecin psychiatre français, spécialiste des thérapies comportementales et cognitives (TCC), du stress, de l’affirmation de soi et des problèmes de dépendance. En 1983, il ouvre son cabinet privé à Rumilly, en Haute-Savoie. ↩︎
- La désensibilisation consiste à exposer progressivement un animal à un élément qui déclenche une réaction, afin de diminuer sa sensibilité à celui-ci. ↩︎
- Le contre-conditionnement consiste à associer une situation qui provoque de la peur ou du stress chez un animal à une expérience positive, afin de modifier progressivement sa réaction émotionnelle. ↩︎
- https://www.ici.fr/infos/societe/a-grenoble-des-consultations-veterinaires-gratuites-pour-les-sans-abri-9662312 ↩︎
- Le I-CAD est le fichier national officiel d’identification des carnivores domestiques. ↩︎
- Le Bravecto, un antiparasitaire qui agit pendant trois mois, coûte environ cinquante euros chez le vétérinaire pour les chiens de 20 à 40 kilos Les chiens qui passent en vacation pèsent généralement entre 20 et 40 kilos. ↩︎
- Paire de rangers (chaussures militaires montantes, souvent appelées « rangeots » en argot. ↩︎
Je remercie chaleureusement Thierry Paris pour nos longues discussions, son soutien au quotidien et son engagement sans faille. Je remercie également Point d’Eau et Virginie Aparicio, dite Maloux, pour son accueil, ainsi que toutes les personnes accompagnées par Point d’Eau que j’ai pu rencontrer.
*Marie de Lozinskiy est le pseudonyme littéraire et journalistique de Maria Prokhorova.
Soutien moral et relecture : Sylvaine Petit.
Crédit photographique : ©maria prokhorova




